Swing Faes

L’ambiance est alourdie par la fumée de cigarette. Les fonds de verres miroitent à la lueur des lampes à gaz. Les spectateurs sortent, deux par deux, pour vider la salle clandestine du restaurant. Le jazz et le swing, voilà les maigres armes que nous avons pour lutter contre le régime nazi. Nous sommes cinq. Kilian fait le pitre en faisant balancer son saxophone suspendu à ses cornes. Il essaie de convaincre une jolie humaine blonde de rester un peu. Ce satyre est incorrigible, son entrain et sa joie de vivre ne semblent jamais avoir souffert de ce que l’on a pu voir et subir. Je prends une gorgée de whisky.

Je repense à cette année 1933. Quand l’Allemagne a pris le tournant le plus décisif de son histoire. Pour le pire. Poussé par une société de mages, la loge de Thulée, Hitler arrive au pouvoir. Et nous, comme tous, avons été trop lents à réagir. Les bruits de bottes, le rationnement, les persécutions auprès des communautés juives, nous semblaient lointains. Après tout, c’était des affaires d’humains et nous n’avions pas à intervenir dedans. C’est ce que nous avions toujours dit.

Le fracas de Herbert, se battant pour dissimuler correctement sa batterie, sonne le rappel à la réalité. Il faut dire que la camoufler, même avec ses pouvoirs de transformation, n’est pas une mince affaire. Surtout qu’il faut la transporter à la vue et à l’ insu des milices de la SA. Je reprends une gorgée de whisky.

Oui, des affaires d’humains. C’est ce que nous pensions, sans considérer cela comme lâche ou plus égoïste que ça. Puis vint le tour des gitans, des communistes, des francs-maçons, des homosexuels. Tous des humains. Rien qui ne nous concernait. Jusqu’à il y a peu. La société de Thulée cherchait à nous atteindre, nous, les Aes Sidhes. Quand les premières rafles atteignirent les cercles sacrés de Bavière, on commença à se poser la question : fallait-il intervenir à découvert ? Bien sûr, les dirigeants des maisons n’arrivèrent pas à se mettre d’accord et les rafles continuèrent.

Les quelques mesures rythmées de guitare de Frank me sortent de mes pensées, elles sont la promesse d’une nouvelle composition qui va déménager. Yvan embraye avec sa contrebasse à peine plus petite que lui. Je souris en les regardant et reprends une gorgée de whisky

Nous fûment chacun pris de notre côté. On s’est connu dans les geôles des thuléens. Au plus profond d’un vieux château de Bavière, dans le noir et l’humidité, on attendait. Personne ne savait ce qu’ils voulaient de nous, mais ceux qui étaient emmenés ne revenaient jamais…

Je ne me rappelle plus quand j’ai été capturé, je sais juste que la cellule dans laquelle on m’a jeté était déjà occupée par Frank et Kilian.

Frank est tellement discret que je ne l’ai pas vu au premier coup d’oeil. Son physique fin et élancé comme un phasme, la couleur sombre de sa peau et de ses cheveux, sa manière de ne faire que le strict minimum de mouvements et le silence quasi-constant, seulement coupé par quelques murmures le ferait passer pour une ombre portée. Killian est sur un autre registre, lui. Fortement bâti, il est de l’espèce des satyres guerriers, mesurant plus d’un mètre quatre vingt et tout en muscle, il est aussi bruyant que ce que l’on peut espérer d’un Fae de son type. Yvan nous a rejoint assez vite. Ce n’est pas une lumière mais c’est un ami fidèle et il voue une haine sans borne au régime nazi. Ce troll de près de deux mètres cinquante s’est fait attraper alors qu’il bastonnait allègrement le crâne d’un officier de la gestapo dans un appartement berlinois au milieu de cadavre de policiers. Les 8 balles de luger qui étaient dans sa poitrine ne semblaient pas l’avoir freiné. Il nous a appris plus tard qu’il se cachait chez des humains résistants. Un jour, la police d’Hitler avait débarqué en demandant où se cachait “le monstre” et avait abattu, un à un, les membres de la famille. Cela avait rendu le pauvre troll fou furieux.

La furie d’un troll est quelque chose de terrible, à ce qu’il paraît. Je ne voudrais le vérifier pour rien au monde. Je le regarde fixement, il me salue gauchement de sa main qui tient la contrebasse dont il joue avec force et gravité lors de nos concerts.

On joue pour la résistance, pour que ces hommes et femmes qui sapent ce régime se détendent l’espace d’un instant, sourient, rêvent, dansent et continue à vivre malgré l’horreur à laquelle ils font face.

L’arrivée de Herbert compléta le tableau hétéroclite des occupants de cette cellule. Un troll, une banshee, un satyre, un tanuki et moi, un gnome. Les mages de Thulée étaient avant tout des expérimentateurs sadiques, ils nous faisaient subir toutes sortes de tests et de tortures sous prétexte de comprendre ce qui, dans notre essence, nous connectait à la Magie. Des mages comme les autres, en somme, mais bien plus dangereux car organisés, endoctrinés et fidèles à un maître unique. Je ne l’ai jamais vu mais je peux assurer que ce n’est pas ce pantin d’Hitler. Non, le chancelier n’est qu’un moyen pour la société de Thulée d’arriver à leur fin.

L’attaque vint au petit matin. On entendit des rafales de mitraillettes à l’étage et des explosions. Puis, la porte s’ouvrit sur un humain essoufflé qui ne s’attarda pas et ouvrit les cellules de notre couloir avant de disparaître en criant “Fuyez !” Et c’est ce que nous fîmes.

Depuis, l’idée d’aider ces humains a fait du chemin et nous y voici. Dans cette arrière salle secrète d’un restaurant du vieux Bonn, à jouer pour ceux qui se battent pour leur espèce mais aussi pour la notre, alors que nous avions dédaigné intervenir avant que cela nous concerne…

Des fois je me dit que les humains valent mieux que nous, et puis d’autres fois… d’autres fois, je joue de la trompette pour eux, ça m’évite de penser à ce que j’ai vécu et à ce que certains vivent encore, tout ça parce que les grandes maisons n’arrivent pas à mettre de côté leurs querelles de clocher.

Allez, assez ressasser, demain ils font sauter un pont et ils auront envie d’écouter un bon swing.