Un étrange voisin

Laura vivait dans une maison calme dans la nouvelle banlieue pavillonnaire construite dans la fin des années 70. Ces parents avait faite construire cette maison à l’occasion d’un programme de lotissement pour avoir un foyer peu de temps après leur mariage. Ses sœurs étaient nées, puis quelques années plus tard Laura était arrivée. Ses sœurs étant grandes, Laura grandit à son rythme avec les autres enfants du quartier, allant à la même école et formant une petite bande. Ensemble ils arpentaient un quartier morne et pas forcément bien fréquenté qui leur offraient un terrain de jeux et d’amusements relativement ouvert. Les week-ends pluvieux et les longs jours d’écoles se succédaient les uns aux autres, les mercredis ensoleillés se passaient devant la télévision. L’ennui et le poids des habitudes gagnaient prenant petit à petit le cœur des gens.

Des gens partaient, d’autres arrivaient et ce ballet de maisons s’échangeant ne s’arrêtait que pendant de courtes périodes principalement au printemps et en hiver. Ainsi l’arrivée de Monsieur Minona un jour de semaine au début printemps passa inaperçue…
Laura avait toujours éprouvé un sentiment curiosité intense envers cet étrange voisin, qui
était pourtant, selon l’avis de tous, un petit homme un peu bougon mais très sympathique
« une fois qu’on le connaissait » avec sa barbe blanche et son crâne luisant entouré d’une couronne de mèches désordonnées. Laura l’avait croisé la première fois quand il avait emménagé dans la petite maison située à côté de la sienne. Il lui avait alors lancé un regard en coin comme si l’observation perçante de l’enfant le gênait mais s’état rattrapé aussitôt en faisant un grand sourire à Laura et à ses parents. La silhouette trapue de l’homme à l’âge indéfinissable pour l’enfant avait fait naître en elle un sentiment de curiosité. M. Edmond Minona était ensuite venu se présenter « officiellement » comme il aimait à le dire à la petite famille en leur apportant une tarte aux pommes, le dessert préféré de Laura. Quand celle-ci lui en fit la remarque, M. Minona lui répondit par un énigmatique « oui je sais » qui laissa à Laura un arrière goût de « comment » mais M. Minona repris habillement le cours de la conversation qui dévia rapidement sur l’augmentation des prix de l’essence et les derniers potins du quartier.

Cet étrange voisin semblait toujours au courant de tout et notamment des bêtises que faisait Laura lorsqu’elle s’amusait avec les autres enfants des maisons alentours mais il se contenait tout le temps d’un sourire et d’un regard approbateur. Au bout de quelques mois M. Minona se fit pleinement accepter dans le quartier, toujours prompt à rendre service, à aider les personnes dans le besoin et invitant régulièrement et plus qu’à son tour ses voisins lors de ses désormais fameux barbecues du dimanche après-midi. Cependant Laura continuait de se méfier de ce sympathique voisin, quelque chose ne lui semblait pas tourner rond. Bien décidée à en savoir plus, Laura profita des vacances de la Toussaint pour surveiller son étrange voisin. Le matin du 31, Laura voyant que la voiture de M. Minona n’était plus dans son allée décida d’aller frapper à la porte, celle-ci s’ouvrit ; elle n’était pas fermée. Pris de curiosité Laura entra dans la maison. L’entrée donnait sur un petit salon où un canapé douillet invitait à s’assoir pour passer de longues heures devant la télévision. Une table et ses quatre chaises ainsi qu’un buffet complétaient le mobilier. La cuisine bien équipée avec une table bien rangée et l’égouttoir contenait un unique bol en train de sécher. L’ordre et la propreté régnaient en maîtres et rien ne semblait ne pas être à sa place ou souffrir d’une mauvaise disposition. Laura monta les marches de l’escalier pour se rendre à l’étage. Là encore les deux chambres parfaitement rangées lui renvoyèrent le sentiment d’être dans une maison-témoin par rapport à l’état de la maison de ses parents et de sa chambre emplie de jouets plus particulièrement. La salle de bains parfaitement propre et rangée ne lui apporta pas plus de renseignement…

L’escalier continuait vers les sous-pentes, vers le grenier. Le cœur de Laura battait à tout
rompre lorsqu’elle monta les marches grinçantes. Laura ouvrit la porte du grenier. L’ambiance était sombre et froide. De manière plus ou moins organisée, la porte d’entrée débouchait sur un espace suffisamment grand pour que l’on puisse plier un drap à deux sans peine. L’ampoule de 60 watts était à peine suffisante pour distinguer les formes des armoires imposantes rangées le long des combles et du capharnaüm qui semblait encombrer depuis de nombreuses années le grenier. Divers éléments entouraient cet espace dégagé : une psyché recouverte d’un vieux drap brillait dans l’obscurité, un porte manteau en bois portant un tricorne, un panama et d’autres chapeaux que Laura n’arriva pas à nommer, un canevas représentant un chat noir assis sous des glycines que Laura jugea moche entre les couleurs rouges des fleurs et les contours mal dessinés du chat, déposé sur l’accoudoir d’un fauteuil Voltaire empoussiéré, une vieille coupe emplie de trombones et autres crayons posée sur un buffet en chêne… Laura s’approcha de la psyché et faisant tomber le drap admira les sculptures de bois entourant le miroir. Le miroir était brisé mais Laura voyait encore son visage, étrange mosaïque brisée dans le miroir. Elle rencontra son propre regard et se regarda elle-même dans les yeux, son regard, croisant son regard… Elle se sentit fléchir et se sentant tomber se raccrocha au fauteuil situé derrière elle, faisant tomber le canevas au sol… Elle resta quelques minutes interdite et se leva doucement quand sa tête eut finie de tourner.

Dans la pénombre un chat se trouvait sur le cousin défraîchit d’un fauteuil de style ancien. Il s’agissait d’un chat noir dont seuls les yeux jaunes qui luisaient dans l’obscurité permettaient de déceler sa présence. Lorsque Laura s’approcha il lui jeta un air dédaigneux voire méprisant et ferma les yeux lorsque leurs regards se croisèrent comme si le chat avait cru que Laura disparaîtrait lorsqu’il les ouvrirait de nouveau. Mais lorsqu’il les ouvrit, Laura le fixait toujours de son regard étonné et le chat détourna la tête pour regarder d’un air vide un divan couvert d’une couverture tricotée comme si ce dernier avait été doté soudainement d’un intérêt colossal.

Laura s’avança de quelques pas, murmurant un petit « bonjour » ce qui lui sembla de prime abord stupide car seul le chat qui venait de nouveau de tourner la tête vers elle, était présent. Elle s’avança vers le chat qui ne la quittait pas des yeux, la main tendue…
« Je serais toi j’éviterais de caresser Monsieur Méphistophélès » tonna la voix de M. Minona.
Laura se retourna vers le petit homme qui venait d’apparaître à l’entrée du grenier. Elle
sembla chercher ses mots quelques instants quand elle fut coupé par un « En effet » lancé d’une voix lasse et mielleuse provenant de dernière elle. Elle se retourna interdite et vit le chat s’étirer. « Je n’aime pas les enfants, ils ne durent jamais longtemps et pleurent trop facilement… » Continua le chat tout en s’asseyant sur le coussin mais il ne put finir sa phrase, M. Minona s’étant emparé d’une toile rouge sur le sol et la jetant sur le chat qui repris sa place dans le canevas.
« Mais comment… » murmura Laura sentant le sommeil s’emparer de son esprit.
« Décidément la curiosité des enfants est sans limite, et puis s’introduire comme ça chez les gens sans y être invité… » furent les derniers mots qu’elle entendit…
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le grenier était vide. La maison était vide. Les volets fermés
donnaient à l’ensemble de la maison un air triste et malheureux. Plus aucune trace de M.
Minona, ni du chat… Laura sorti de la maison et se réfugia chez elle. Sa mère l’accueillit avec le sourire et un « Hé bien tu rentres pour le repas, je vois que tu t’es bien amusé toute la journée avec ta petite bande. C’est ton estomac qui t’a dit de rentrer ? » Laura regarda l’heure. 19h30. Elle demanda à sa mère :
– « Maman, tu as vu Monsieur Minona aujourd’hui ?
– Oui il est venu tout à l’heure pour dire qu’il partait et qu’une urgence familiale
l’appelait loin d’ici et qu’une équipe de déménageur viendrait prendre ses meubles
bientôt ».
Laura reste interdite un moment…
Les jours passèrent, les déménageurs ne vinrent jamais et les gens du quartier oublièrent…
Petit à petit, l’hiver venant, la chaleur des après-midi de partage et d’amusement disparut
avec l’arrivée des froids hivernaux.