Tibet

1924 – Quelque part au Tibet

Tārā observait la femme avancer sur le chemin escarpé en compagnie du jeune homme. Perchée sur son rocher en contre-haut du chemin, sans qu’aucun humain ne puisse la voir, elle encourageait silencieusement celle qui bravait les éléments pour retourner au coeur du Pays des Neige, dans la capitale de ce que les Européens avaient toujours appelé Tibet. Tārā n’appréciait pas le comportement de ses cousins faes d’Europe et d’Amérique, qui traitaient les humains comme des animaux et cherchaient à les asservir à tout prix… Avec pour seul résultat que ceux-ci perdaient leurs croyances et devenaient hermétiques aux émotions. Tout ça à cause de l’égo et des envies de domination des faes de l’Ouest… Alors qu’ici, avec son frère Avalokitéçvara et Siddharta Gautama, que les humains appelaient aussi Bouddha, ils avaient montré aux autres faes que la vie en harmonie avec les humains était possible et beaucoup plus fructueuse pour tout le monde. Évidemment, tous n’adhéraient pas tout à fait à ce courant de pensée, par exemple, Shiva et sa bande avaient tendance à trop cloisonner les humains, c’est d’ailleurs pour cela que Siddharta avait quitté l’Inde…

La bodhisattva soupira et reporta son attention sur le couple qui gravissait le col de la montagne. Son cœur s’emplit de compassion en voyant la femme reprendre son souffle, et admira l’ingéniosité de son déguisement. Peu sauraient reconnaître dans la pélerine essoufflée l’exploratrice étrangère, venue de l’autre bout du monde pour marcher librement dans ce pays enchanteur. Toutes ces émotions qu’elle éprouvait… Un régal pour les faes de la région. Mais Tārā s’était en plus attachée à l’humaine qui ne pouvait la voir. Elle était décidée à lui donner un petit coup de pouce de temps en temps pour l’aider à atteindre Lhassa.

Quittant son perchoir, elle s’avança sur le chemin et vit au loin un groupe de pèlerins qui marchait d’un bon sur le chemin, et l’une d’entre eux avait accroché son bonnet en peau d’agneau sur ses affaires de voyages. Une idée lui vint. Elle savait que les pèlerins avaient une superstition : si leur chapeau venait à tomber durant leur voyage, ils ne le ramasseraient sous aucun prétexte car cela pourrait leur attirer malheur. Stupide croyance, qui aurait sont utilité aujourd’hui. La fae s’approcha de la pèlerine et souffla doucement, faisant tomber le bonnet sur le chemin. La femme s’en aperçu, mais ne fit aucun geste pour aller chercher ce qui était tombé.

Tārā sourit. Son plan fonctionnait, et permettrait à la femme de passer plus inaperçu plus loin dans le pays. Car même si son costume était bluffant, il n’était pas tout à fait au point.

***

« J’avais remarqué que ma vieille coiffure plus ou moins à la mode du Loutzé Kiang attirait l’attention des gens que nous rencontrions. Nous nous trouvions, maintenant, loin de la région où elle est portée, elle semblait singulière et l’on s’informait de mon pays natal.

Je compris nettement que cette dernière mettait mon incognito en péril. Elle ne trahissait pas directement mon origine mais les questions qu’elle provoquait pouvaient conduire sur un terrain dangereux et, de toute façon, la singularité de mon costume, me sortant de l’uniformité des pélerins, laissait une empreinte dans la mémoire de ceux qui me voyait et devenait un moyen de suivre mes traces. Il m’aurait absolument fallu un chapeau tibétain, mais il était impossible d’en trouver un dans la région que je traversais, paysans et paysannes demeurant toujours tête nue. Les imiter ne me convenait guère. Je préférais cacher mes cheveux, qui en dépit de l’encre de Chine, n’arrivaient pas à égaler le beau noir de ceux des Tibétaines et je redoutais aussi une insolation au cours de mes longues marches sous un soleil ardent.

Le temps était venu où le misérable bonnet, ramassé un soir dans la forêt et soigneusement conservé, après un lavage consciencieux, allait me devenir utile. D’une forme familière à tous les Tibétains, porté par des milliers de femmes de l’est et du nord du pays, il n’éveillerait aucune curiosité. En fait, dès que, le lendemain, j’eus substitué à mon plus pittoresque mais trop compromettant turban rouge, les gens cessèrent de me dévisager le long des routes et toutes les questions concernant mon origine cessèrent comme par enchantement.

Comment donc aurais-je encore pu douter qu’un mystérieux et prévoyant ami l’avait fait tout exprès tomber devant mes pas ?… Yongden et moi souriions en parlant de cet invisible bienfaiteur, comme l’on sourit des bonnes fées, mais je n’oserais pas affirmer que, dans le secret de mon cœur, je ne me sentais pas de plus en plus convaincue d’avoir été l’objet de quelque occulte sollicitude. »

Alexandra David-Néel, Voyage d’une parisienne à Lhassa

***

1984 – Lhassa

Installé sur son siège au cœur même du Potala, grand temple au centre de la ville, Siddharta méditait. Il avait parcouru l’Asie en long et en large, mais rien n’était selon lui plus serein que les tréfonds du temple de la capitale du Tibet. Et même si depuis quelques décennies la situation se dégradait ici, il gardait un certain attachement à ce morceau du monde.

« Tiens tiens tiens… Siddharta Gautama en personne en train de méditer. Mais quelle surprise, vraiment ! »

La voix sarcastique lui fit ouvrir un œil, et le referma aussitôt.

« Shiva… Quel mauvais vent t’amène ici ? Demanda t-il d’une voix lasse à celui qui avait été son ami.

– Notre cher ami Avalokitéçvara voulait qu’on se voit à propos de ce qu’il se passe du côté des humains. Même à toi, ça n’a pas du t’échapper.

– Je sais, je sais… Nous nous affaiblissons parce que les humains perdent la foi. Même nous, qu’ils vénèrent et respectent, nous perdons de notre influence. Je dois avouer que je ne sais pas quoi faire à ce sujet. »

A ce moment entra dans la pièce Avalokitéçvara, vêtu de brocart et d’or comme les lamas qui œuvrent dans le temple. Il salua Shiva d’un signe de tête et s’assit sur des coussins à même le sol, et parla d’une voix grave.

« Mes amis, il est temps de mettre vos différents de côté. Le problème est beaucoup plus ancien que ce que nous pensions. Bien que nous ayons été épargnés jusqu’ici, les humains commencent à être ici aussi touchés par ce qui a provoqué chez ceux de l’Ouest une perte d’émotions pures. Plus de peurs, plus de rêves, plus de rage de vivre. Tārā m’a rapporté qu’en Occident, la situation est assez préoccupante, mais les certains faes espèrent trouver une solution avant de perdre pieds complètement.

– Bon, en gros, tu m’as fait venir ici pour rien ? S’exclama Shiva. T’es en train de nous dire qu’on a un problème mais qu’on a pas de solution ? Merci, je n’avais pas besoin de toi pour m’en rendre compte, vraiment !

– Nous devons y réfléchir aussi pour nous, Shiva. Il le faut, tant qu’il est encore temps… Nous avons encore un peu de marge, donc profitons-en… »

Se regardant du coin de l’oeil, se jaugeant les uns les autres, ils s’installèrent plus confortablement pour la longue discussion qui se préparait.