L’artefact de la Maison Lugnassad

« Je m’éveillais péniblement d’un sommeil de plomb. Une douleur lancinante me fit grimacer, j’avais l’impression d’avoir la tête prise dans un étau. Le sang qui battait à mes tempes me rappelai le rythme des coups de fouets reçus pendant ma captivité. Cadencés, interminables.

Ce souvenir acheva de me réveiller, et je pris conscience de l’endroit où je me trouvais. J’étais enchaîné dans la cellule obscure où l’on m’avais jeté il y avait plusieurs jours. Les tortures et les humiliations que l’on m’y avait fait subir étaient bien au-dessous de ce que je pensais possible pour la dignité humaine. Après des heures interminables de ce traitement, mes bourreaux ont fini par quitter la cellule, lassés de mon manque de réactivité. Ce ne fut qu’à ce moment seulement que j’ai pu m’offrir quelques heures de répit, fuyant la douleur dans le sommeil. Je n’ai aucune idée du temps qui s’était passé depuis ma perte de conscience, et un mauvais pressentiment me soufflait que ma situation n’était pas prête de s’améliorer.

Au bout de quelques heures d’attente dans ce noir total, un bruit de serrure métallique parvint de la porte de la cellule. Lorsqu’elle s’ouvrit, la lumière éblouissante qui en parvint me brûla les yeux, trop habitués à l’obscurité. Aveugle, je sentis qu’on défaisait mes chaînes. On m’attrapa brutalement et on me traîna sur les pierres froides de la bâtisse. On me faisait sortir, probablement pour m’exécuter comme un chien et qu’on entende jamais plus parler de moi. Cette perspective me révolta plus que celle de la mort, et j’essayais vaguement de résister. Mais les jours de privation et de torture avaient eu raison de mes forces, je ne fis pas plus de mal à mes geôliers qu’une mouche à un cheval.

La suite, vous la connaissez. On me fit porter ma propre croix, à laquelle on me cloua comme si j’étais déjà à l’état de cadavre. Je ne comprends pas plus que vous pourquoi je suis là, devant vous et vivant, alors que je suis persuadé… Alors que je sais que je suis mort sur cette croix, sous les yeux de tous ceux qui ont cru en moi. »

Merlin et Viviane toisaient l’humain qui se tenait sous leurs yeux, muets. Viviane, fronça les sourcils et baissa à nouveau les yeux sur l’épieu qu’elle tournait dans ses mains, celui qui avait transpercé le flanc de l’homme crucifié. La puissance de l’essence qui s’en dégageait était effroyable. Son regard croisa celui de Merlin, et elle y lut la même incrédulité que celle qu’elle ressentait. L’humain qui se tenait sous leurs yeux n’en était plus un. L’humain était bel et bien mort sur la croix, mais il avait donné naissance à un nouvel être. La foi humaine et tous les espoirs qu’elle avait placé en cet homme insignifiant, fou à lier, avaient été capable de transcender l’état de leur idole et d’en faire un véritable dieu. L’épieu avait vraisemblablement servi de vecteur afin de transformer son supplicié en un authentique fae.

Merlin frissonna en observant l’objet entre les mains fines de Viviane. Un artefact capable de transformer les humains en fae ne devait surtout pas tomber entre celles de n’importe qui, encore moins celles des humains eux-mêmes. Quand à cet illuminé, il valait mieux le tenir à l’oeil avant qu’il n’ai dans l’idée d’élever ses anciens congénères au même statut que lui.

L’artefact de la Maison Beltain

Pandore se leva et regarda autour d’elle. Partout, elle ne voyait que la forêt, entendit au loin un ruisseau couler, des chants d’oiseaux. Elle se demanda ce qu’elle était. Elle regarda son corps, habillé d’une robe de voile blanc. Était-elle une femme ? Le mot résonna dans ses pensée comme une intuition. Elle se mit à marcher, ne sachant pas quoi faire d’autre. Vers où ? Elle ne le savait pas non plus. Elle savait juste qu’elle ne devait pas rester là où elle était.

C’est ainsi que son chemin croisa celui d’un homme. Il affirma se nommer Epiméthée et s’inquiéta de son sort. Elle lui avoua qu’elle ne savait rien d’elle-même, alors il la prit en pitié et l’emmena chez lui pour qu’elle ai un endroit où loger.

Les jours, puis les semaines passèrent. Epiméthée lui demanda un jour sa main. Elle accepta. Pendant la nuit qu’ils passèrent après leurs noces, Pandore sentit que quelque chose d’important était en train de changer. Elle n’aurait su dire ni comment ni ce qui avait changé précisément, mais elle sut que quelque chose qui avait toujours vécu était en train de mourir.

Les mois, puis les années qui suivirent lui donnèrent raison. Les humains contractaient des maux étranges, des maladies, comme de simple animaux. Bientôt, ils se mirent à mourir.

Pandore mourrait. Elle découvrit avec stupéfaction que cela s’avérait extrêmement douloureux. L’épée qui lui traversait le corps était tenue par la main d’une femme au visage blafard, aux yeux et aux cheveux noirs comme la nuit. Si elle avait dû donner un visage aux Ténèbres personnifiées, elle lui aurait probablement donne l’aspect de cette femme qui était en train de la tuer.

– Poussière, murmura-t-elle à l’oreille de la femme agonisante. Tu es poussière et tu redeviendras poussière.

Une dernière expression de surprise se dessina sur le visage de Pandore avant qu’il ne commence à se déformer. La peau commença à s’effriter et à tomber en poussière. La femme créée de la main de Zeus à partir d’argile redevenait ce qu’elle avait été. La femme qui tenait l’épée lança un autre sort sur le tas d’argile à ses pieds, et la terre se remodela en forme d’amphore. La forme n’était pas parfaite mais le décor en céramique retraçait avec précision la mort de Pandore. La meurtrière n’avait jamais eu l’intention de contempler l’assassinat dont elle était coupable sur un objet de sa création, mais son sortilège en avait vraisemblablement décidé autrement. Elle s’en contenterait donc, l’essentiel étant les pouvoirs contenus dans l’amphore.

Elle n’eut jamais l’occasion de se servir de l’artefact qu’elle venait de créer, profitant de son épuisement le faune, Pan, le lui déroba. Créer un objet d’une telle puissance l’avait affaiblie au point qu’elle ne put rien faire pour l’en empêcher. Elle contempla, impuissante et pourtant dans une colère noire, le satyre disparaître entre les arbres avec le fruit de tant d’années de travail accroché à une corne.

“Tu ne perds rien pour attendre”, songea-t-elle, fulminante. “Je ne te lâcherai pas, vieux faune, je te suivrai durant des millénaires pour récupérer mon dû. J’ai vaincu la mort une fois, je saurais recommencer autant de fois qu’il le faudra pour me venger des hommes.”

Pan courait à perdre haleine. Un enfant dans chaque bras, il ne se retournait pas pour voir où étaient ses poursuivants. L’amphore qu’il avait accroché à sa corne pendait et voletait au rythme de sa course. Il connaissait ces bois et savait que, quelque part vers l’est, se trouvait un temple de Diane. Ce qui le suivait n’oserait jamais entrer, du moins l’espérait-il. Le garçon, ouvrit un oeil et se mit à pleurer. Puisant dans son essence, il le réduisit au mutisme, ce qui affaiblit encore plus le vieux satyre. Dans le creux de l’autre bras, la fille, scrutait les alentours et lançait des regards vers l’arrière. Cela se rapprochait.

Pan déboula en catastrophe dans le temple. La foule de créatures déjà présente lui indiqua deux choses : il n’était pas le seul survivant et ils avaient encore l’espoir de s’en sortir. Cette chose était issue de la Magie, seule une magie plus puissante encore pouvait la renvoyer.

Les yeux hagards, il se mis à scruter la foule. L’espoir lui revint complètement quand il aperçu Hécate. Cette Fae avait une relation particulière avec la Magie, on disait qu’elle pouvait lui parler directement sans ambages ni détours. Il convenait pourtant de l’aborder avec prudence, car tout comme la lune, son symbole, elle était changeante et imprévisible.

– Hécate, appela-t-il avec prudence.

Jetant un coup d’oeil dans sa direction à l’entente de son nom, elle eut un sourire cynique.

– Pan ? Ravie de constater que tu en as réchappé. Enfin… presque ravie.

Retenant une réplique acerbe, il réalisa que les pouvoirs démesurés de l’esprit de la Lune allaient lui être utiles. Avant qu’il ne puisse formuler l’idée qui lui était venue en tête, elle posa ses yeux sur les deux enfants qu’il portait sur son dos :

– Tu joues les nourrices ? lança-t-elle, sarcastique.

– Ce ne sont pas tes affaires, répondit-il sans relever la pique. J’ai besoin de tes pouvoirs pour nous sortir de ce piège à rat.

– Et qu’est-ce que je gagnerai à vous aider ? Cette… chose ne cherche qu’à vous détruire, vous. Pour ma part, je suis ici en sécurité.

Pan se saisi d’un brasero en fer, ignorant la douleur de la brûlure. il le brandit en direction de son interlocutrice.

– Fais quelque chose, c’est un ordre, vieille harpie ! Ou je te fend le crâne définitivement !

Calmement, comme si elle cédait à un caprice d’enfant, Hécate soupira.

– Bon, si tu insistes, dit-elle. Amène-moi de quoi faire du feu, trouve-moi deux ondins, un cheveu de zéphir et trois dents de troll. Je vais voir ce que je peux faire avec ça.

Elle lança un regard perçant vers la corne du satyre où pendait encore l’amphore en céramique..

– Et donne moi cette amphore !

Pan hésita devant cette dernière demande mais finit par céder à contrecoeur.

Lentement, méthodiquement, alors que la tension montait de manière palpable dans le temple devenu refuge, Hécate disposa ses composants pour le rituel. Elle alla voir un vieux salamandre courbé par les âges qui avait échoué ici en même temps qu’une poignée de survivants. Elle lui glissa quelque mots à l’oreille. Il acquiesça et la rejoignit au centre du cercle.

– Quand j’en donnerait l’ordre, laissez… ça rentrer ! Et ne discutez surtout pas.

Elle commença à entonner une vieille incantation. Le chant agissait sur le peuple du Sidhe présent comme une de ces vieilles comptines oubliées, qui ne demandent qu’à être murmurées pour que leurs paroles reviennent en mémoire. L’ensemble des réfugiés commença à le reprendre, la litanie montant en puissance. Les volutes de magie s’échappaient peu à peu de chaque fae présent, elles se mirent à former une sorte de magma flottant au dessus de leurs têtes. Sans que la maîtresse de cérémonie n’en donne le signal, elle n’en avait plus besoin, les portes s’ouvrirent. Et vint la déferlante.

Les deux forces magiques luttèrent l’une contre l’autre, comme deux dragons qui s’entre-dévoraient. L’un bariolé, contenant l’ensemble des humeurs magiques, et l’autre d’un noir de jais, ne laissant aucune lumière transparaître au travers de son corps mouvant.

Alors que le dragon noir semblait triompher, Hécate prononça un ultime mot de puissance, et tout devint silencieux. Là où, quelques instants auparavant, le combat faisait rage régnait un calme plat. En lieu et place du vieux fae du feu se tenait un tas de cendre, sur lequel trônait l’amphore. Hécate, la main encore tendue vers elle, s’était évanouie.Pan n’attendit pas que sa sauveuse se réveille pour récupérer l’objet mais il lui reconnu sa dette.

Sans attendre qu’elle reprenne conscience, Pan se précipita pour récupérer l’artefact.

“À charge de revanche” pensa-t-il en regardant le corps inerte de leur sauveuse. “À charge de revanche, et merci du coup de main”.

Sur ces mots, il tourna les talons et disparu, l’amphore sous le bras et les deux enfants sur le dos.

L’esprit de la Lune et le Faune se disputèrent la Boîte de Pandore, le nom que prit l’amphore dans les légendes humaines, pendant de nombreux siècles. Il se l’arrachèrent mutuellement à plusieurs reprises, elle fut perdue puis retrouvée, à nouveau disputée.

Un jour, ils crurent que la dernière heure de cette querelle avait sonné. Un fae, se mit en tête de s’approprier tous les plus puissants artefacts que la terre avait jamais portée. Athur Pendragon voulait asservir les humains, les réduire au rang de bêtes de somme.

Arthur avait déjà répandu la rumeur parmi les humains qu’une coupe du nom du Graal offrirait la vie éternelle à ceux qui y boiraient. Les humains, éprouvant une confiance aveugle, et Ô combien fourvoyée, envers leur souverain, dévouaient leur vie toute entière à la recherche de l’objet. Mais ce serait Arthur et personne d’autre qui la trouvera. À lui de réaliser ses projets grâce à la puissance de l’artefact.

La lutte pour arrêter la folie destructrice d’Arthur dura des années. Avec l’aide d’autres illustres fae, une alliance parvint à se former en réunissant les plus puissants d’entre eux. Cette alliance prit la forme de quatre grandes maisons, dont l’une, celle de Beltane, fut confiée à la charge d’Obéron et Titania deux jeunes gens touchés par la Magie elle même que Pan avait pris sous sa protection.

Lorsque Morgane et Mordred, eurent enfermé Arthur Pendragon dans sa cage de fer, chaque maison se répartirent la garde des artefacts réunis par celui-ci. Ils ne devaient plus jamais tomber entre des mains irresponsables, plus jamais servir comme s’en était servi le tyran.

Excalibur fut confiée à Morgane et Mordred, qui avaient la charge de la maison Imbolc. L’Epieu Vif fut confié à Merlin et Viviane de la maison Lugnassad. L’anneau des Ninbelungens revint de droit à son créateur, Alberich qui fonda la maison Samain. Enfin, le Graal retourna à la charge de Pan, tuteur des souverains Obéron et Titania de la maison Beltane. Chaque artefact fut scellé, et un semblant de paix revint parmi les fae.

Hécate contemplait l’amphore, scellée derrière ses barreaux de fer, l’air maussade. Quelque pas derrière elle, Pan la contemplait, elle.

Sans Hécate, il n’aurait jamais eu l’idée saugrenue de créer une alliance entre fae, cette alliance qui était parvenue à arrêter la folie d’Arthur.

Hécate était une déesse aussi immensément vieille et puissante que lui. La seule qui serait capable, s’il venait à mourir, de continuer à veiller sur Obéron et Titania. Son heure approchait, il le savait, tandis qu’Hécate semblait ne rien avoir perdu de sa force au fil des siècles. Peut-être même était-elle devenue plus puissante que lui, à présent.

– Je sais que tu peux changer, Hécate, lui dit-il. Je sais que ta soif de pouvoir et ton envie de revanche contre les humains ne s’éteindront jamais, mais je sais aussi que tu ne ferais rien qui pourrait nuire véritablement aux fae. Tout ce que tu as fait, tu l’a fait en pensant faire ce qui était le mieux, même si tu t’es fourvoyée.

– Et c’est pour ça que tu t’imagines que je ne te détestes plus ? Ricana-t-elle en jetant un bref coup d’oeil en direction de son rival.

– J’espère plutôt que tu me détestera jusqu’à mon dernier souffle, répliqua-t-il. Car c’est cette haine entre nous qui a fait que les choses sont ce qu’elles sont aujourd’hui.

Sur ces mots, Pan se détourna et s’en alla, laissant la déesse seule avec la Boîte de Pandore, dont l’émail ne s’était pas altérée, pas même un peu, au cours des millénaires. Hécate contemplait l’amphore. Elle y lut le meurtre de Pandore, une épée au travers du corps fragile de l’humaine – non, du golem. Elle se demanda, un infime instant, ce qu’il se serait passé si elle était restée en vie.

Elle se le demanda juste un instant, avant de se détourner à son tour.

L’artefact de la Maison Imbolc

Je suis Totsuka, née entre les mains d’Izanagi, le fae qui est entré dans les légendes du Japon au point que les humains le confondent avec son dieu fondateur. J’ai longtemps été son instrument de gloire, l’actrice de toutes ses conquêtes, et par la suite la partenaire de son fils, Susanoo. C’est grâce à moi qu’Izanagi a pu s’enfuir de Yomi, le pays de la nuit et de la mort, et de fuir les yokai de son épouse putréfiée, la démente Izanami. C’est aussi grâce à moi que Susanoo a gagné le défi que lui avait lancé sa sœur, Amateratsu. Susanoo le dieu des tempêtes, qui a trahi ma confiance et s’est servi de mes pouvoirs à des fins égoïstes. Il me brisa en trois morceaux dans le seul de but satisfaire son orgueil, et m’abandonna au fond d’un grenier obscure pendant des années, oubliée de tous. Déterminée à me venger, je me suis reforgée. Aussi puissante qu’avant, Susanoo me retrouva et se servit à nouveau de moi afin de répandre la mort et la destruction. J’avais décidé d’attendre mon heure afin de lui faire payer son affront. Me battant à ses côtés pour vaincre le dragon octocéphale Yamata no Orochi, il découvrit une autre épée dans les entrailles de celui-ci. Kusanagi. Cet évènement marqua un des grands tournants de mon existence, car dès lors il ne se préoccupa plus de moi le moins du monde, au profit de sa nouvelle partenaire, si puissante et si belle. Cette jeune épée me surclassa, en terme d’invincibilité, et devint l’emblème du Japon. Quand à moi, j’avais laissé passer ma chance de revanche.

Je ne pardonnerai jamais ni à Susanoo, ni à Kusanagi, ni même à Izanagi, ce vieil ancêtre rongé par la folie, de m’avoir abandonnée après tant d’années de dévouement et de service. Le vieux fou tomba sur moi, un jour, prenant la poussière dans un placard de la demeure de Susanoo. Pour je ne sais quelle raison obscure, il se mit à m’utiliser pour couper du bois. J’explosai littéralement de fureur. Aveuglée par ma rage, je réussi à prendre le contrôle de son esprit défaillant afin de me servir de lui pour ses bras et ses jambes. Je n’avais pas l’intention de rester un instant de plus à contempler les exploits de Kusanagi, recluse comme une vieillarde alors que mes pouvoirs et ma lame étaient toujours intactes.

Ainsi débuta mon exode vers l’Ouest. Nous avons traversé le continent asiatique tant bien que mal, dans un périple qui dura plusieurs générations humaines. Lorsque je parvins en Grande Bretagne, l’Est m’avait déjà oubliée depuis longtemps. Je me sens rouiller de l’intérieur rien que d’y penser.

Dans ce pays de barbares, où la majorité des humains rongeaient encore leurs os comme des animaux, j’entrevis la possibilité de parvenir à une gloire nouvelle. J’ordonnai à Izanagi de me planter dans un rocher et d’y graver que celui qui me retirerai de ma prison deviendrai Roi de Bretagne. Je l’envoyai ensuite répandre cette rumeur insidieuse à travers le pays. Aussi vieux et fou qu’il pouvait l’être, Izanagi était le fae qui avait transformé le Japon. Quiconque l’avait sous les yeux lui prêtait la plus grande attention, et le moindre de ses mots avait valeur de vérité universelle.

Je ne fus pas déçue. Une multitude d’humains avides de pouvoirs essayèrent, pendant des années, de m’arracher à mon piédestal. Mais il était hors de question que je daigne servir un membre de cette race inférieure, et je savais qu’un jour viendrait un être digne de mon intérêt. C’est ainsi que je fini par rencontrer Arthur. Dès qu’il se présenta à moi, je lus dans son regard autant de folie et d’avidité que j’en avais lu autrefois dans les yeux de Susanoo. Arthur était un fae, bien que je n’étais pas sûre, à l’époque, qu’il le sache lui-même. Ses pouvoirs et son ambition étaient, de surcroît, démesurées. J’avais trouvé celui qui m’emmènerai une fois encore au sommet de ma gloire.

Et cette gloire pris forme, elle surpassa presque celle que j’avais atteinte en Orient. Comme avec le kami des tempêtes, j’emmenais Arthur vers des extrémités qui gravèrent à tout jamais son nom dans l’histoire. Nos noms. Ce fae était encore plus fou que Susanoo et Izanagi réunis, et peut-être bien plus dangereux. Je ne pouvais m’empêcher de frissonner de malaise lorsqu’il me fixait de ses gros yeux ronds, avec ce visage de singe et ces cheveux délavés. Les occidentaux était une race bien laide, en comparaison de la grâce et du raffinement des asiatiques, mais ils avaient le mérite d’être fidèles. Il ne lui aurait pas traversé l’esprit, à lui, de me briser sur un rocher parce que sa sœur lui faisait de l’ombre.

À vrai dire, je veillai soigneusement à occuper son esprit de façon à contrôler ses agissements. Le seul à être autorisé à poser les mains sur moi, en dehors de lui, était Izanagi, que je lui avait fait accepter de prendre sous sa protection. Il me plaisait d’avoir un esclave dédié à mon service, et je goûtais son obéissance empressée avec délectation, étanchant ma soif de vengeance. Si j’avais su que ma troisième et dernière déchéance serait provoquée par ce vieillard, j’aurai plutôt songé à le saigner comme un cochon.

Izanagi n’était, semblait-il, pas aussi fou qu’il voulait bien le laisser paraître. Ou, s’il était fou, ses convictions avaient reprit le dessus en constatant les plus hauts faits d’Arthur. Il avait aussi compris que je n’étais pas innocente dans cette affaire. Après tout, il le savait mieux que personne : j’ai toujours méprisé les humains. Stupides et fragiles comme des insectes, ils vous toisent comme si vous n’étiez qu’un vulgaire couteau de cuisine et se proclament votre maître dès lors qu’ils frôlent votre garde. Il valait bien mieux garder ces créatures insensées sous bonne garde, et alimenter leurs peurs et leur imaginaire afin d’en tirer toujours plus d’essence de Magie. Ils ne servaient, après tout, qu’à cela.

Ce n’était vraisemblablement pas l’avis d’Izanagi qui, en son temps, avait régné sur les humains avec une bienveillance paternaliste. Il se servit du lien psychique que j’avais établi avec lui pour bloquer mes pouvoirs et provoquer la chute d’Arthur devant Mordred. Aidé de Morgane, le fils vainquit le père et l’enferma dans un tombeau scellé, avant de s’emparer de moi et de me ceindre à sa ceinture comme un trophée. J’ai évidemment essayé de m’emparer de son esprit, comme je l’avais fait pour Arthur, mais je me heurtai à un mur d’incompréhension et de noirceur malsaine. Si Mordred possédait un esprit, il était formé si différemment de ceux que je connaissais qu’il m’était impossible de l’atteindre.

Je suis toujours là, puissante et avide de pouvoir, inutilement suspendue comme un linge à la ceinture de Mordred. Un jour, c’est certain, je prendrais ma revanche et j’effacerai ces siècles d’humiliation dans le sang.

Je suis Totsuka. Je suis Excalibur.

L’artefact de la Maison Samain

Un Anneau pour le Seigneur ténébreux sur son sombre trône,

Au pays de Mordor où s’étendent les ombres

Un Anneau pour les gouverner tous

Un Anneau pour les trouver

Un Anneau pour les amener tous,

Et dans les ténèbres les lier.

Ces vers résonnaient aux oreilles d’Alberich comme une provocation. Ce misérable humain, ce Tolkien, écrire une fresque sur son plus cher trésor, son anneau et la conclure ainsi ? Détruire son anneau ? Même dans un roman, c’était inacceptable ! Lui, Alberich, ne se laisserait pas narguer par un écrimaillon de pacotille. Après tout, l’anneau des Nibelungens était son chef d’oeuvre, le plus puissant artefact jamais conçu. Ces humains n’étaient que trop primitifs pour le comprendre et le voir, même s’ils pouvaient en contempler la puissance !

Alberich reprit un verre de rhum. Cette boisson justifiait à elle seule, pensa-t-il, l’anéantissement définitif des Ases et d’avoir enfin pu quitter les contrées froides de Midgard, la vie était bien plus aisée à Casablanca et le climat autrement plus agréable !

Il observa Loki filer discrètement avec l’exemplaire du Seigneur des anneaux entre ses mains, allant nourrir les flammes de la cheminée, puis noya son regard dans le liquide doré.

L’or du Rhin, voilà ce qu’était l’anneau. Le Rhin, le fleuve roi, son ancienne prison. Il avait été maudit, voué à passer le restant de ces jours sous la forme d’un brochet par la faute des Nornes, ces soeurs tissant le destin. Non pas qu’il leur avait déplu ou manqué de respect. Elles ne l’avaient fait que pour complaire au Destin.

La mort avait failli le cueillir sous cette forme alors qu’il désespérait de retrouver son royaume et son trésor. Otr, le fils du géant Hreidmar, était venu sur les bords du Rhin pour une simple pêche. Il maîtrisait l’art des métamorphoses, oublié depuis longtemps maintenant, et avait résolu de faire ses prises sous la forme d’une loutre. Les deux animaux se reconnurent pour se qu’ils étaient vraiment, mais Otr se lança à la poursuite d’Alberich, l’attrapa et le sorti de l’eau entre ses crocs. Alors que ce dernier étouffait, sous sa forme de brochet, Otr exigea comme prix de sa liberté, le trésor du Nibelung. C’est alors qu’un galet vint lui fracasser le crâne.

Le rire de Loki s’éleva, fier de son tir d’une précision infaillible.

– Vois, Odin, s’exclama-t-il d’un ton enjoué. Vois le bon repas que nous allons faire ! Cette loutre bien grasse a pêché pour nous un brochet de belle taille qui…

Le regard du jeune Loki s’embrasa quand il posa les yeux sur le brochet. Loki était issu du Muspellheim, le monde du feu, il était né avant même que Sürt, le géant n’en garde les portes et avait donc par là, hérité de nombreux pouvoirs. Celui de la transformation et de la dissimulation en faisait partie et on ne trompe pas un expert en ces matières. Alors que Odin approchait il le mis au fait de la véritable identité du brochet.

-Tu vois Loki, ton problème c’est que tu agis toujours trop vite, sans réfléchir. Au lieu de parler de le dévorer sur place, mettons notre ami Alberich dans une nasse et discutons. Que vaut la liberté de l’être le plus riche des neufs mondes ?

Odin fabriqua une cage avec quelque brins d’osier et mis le brochet dedans, il plaça le tout dans l’eau. Le dieu n’était pas pressé, il agissait lentement avec des gestes mesurés, à côté de Loki qui, lui, bouillonnait d’impatience.

-On va le préparer aux herbes et le gras de la loutre servira de beurre pour la sauce ! Je te dis que ça, ça va être Thor en culotte de velours !

-Silence Loki ! Alors Alberich ? Que veux-tu et combien es-tu prêt à donner pour obtenir ta liberté ? Sache que si tu ne désires rien, c’est signe que ta vie doit se finir.

Devant tant d’alternatives, le roi des nains dû réfléchir rapidement.

-Il n’y a rien que je ne désire plus que de retrouver ma forme originelle et quitter cette peau de brochet, marmonna-t-il à contrecoeur.

-Et quel prix es-tu prêt à payer pour que moi, Odin, dieu des dieux te libère des caprices du Destin ?

Les Ases… pourquoi fallait-il que toutes les grandes lignées féeriques s’octroient le titre de dieux dès lors qu’une centaines d’humains stupides se prosternent devant eux ?

-Mon prix sera le tiens Odin. Le Destin, tu le braves assez souvent pour connaître le prix que tu peux réclamer pour lui.

-En effet ! intervint Loki, qui avait réussi à se faire oublier. Oui ! Le grand Odin connaît le prix du Destin ! Et même ton trésor ne suffirait pas à le payer, Alberich !

-Loki ! le rabroua Odin. Paix. Nous sommes là pour venir en aide à ce pauvre nain, non pour l’humilier.

Odin souriait d’un sourire mauvais, celui d’un jarl proposant à un de ces hommes de prêter serment sur sa vie avant de l’envoyer à la mort.

-Certes, le trésor d’Alberich n’est rien en comparaison du prix que je vais devoir payer au Destin. Mais je veux bien céder pour cette contrepartie.

Le vieil homme tira la nasse hors de l’eau et le brochet commença à s’asphyxier.

-Qu’en dis-tu ? Voici mes deux offres. Dans tous les cas, tu sortiras du Rhin, soit sous la forme d’un brochet et je te fais cadeau du service, soit sous ta forme d’origine. Pour cela, je ne te demande que l’ensemble de ton trésor.

Le poisson s’étouffa encore pendant de longues secondes, avant de céder au chantage de son tortinaire.

-Très bien, lâcha-t-il dans ce qui lui restait de souffle. Prends mon trésor et sois maudit pour cela.

-Allons, allons, s’esclaffa Odin. Alberich, calme donc ta colère, elle est inutile. Et ne lance pas une malédiction à la cantonade ! Ce n’est pas digne de toi !

Le dieu ouvrit la cage et relâcha son prisonnier. La peau du brochet commença à glisser et à se craqueler autour d’Alberich, qui sentit bientôt ses poumons se modifier pour prendre une forme plus adaptée à la vie en surface. Il était redevenu le nain qu’il avait été.

Au moment où leur roi repris sa forme, l’armée des Nibelungen, le peuple des nains, gens de brumes ou de terre, venant du Niflheim apparu. Odin et Loki étaient donc cernés.

-Qui est prisonnier maintenant Odin ? Qui ? On voulait me faire cuire ? Ase stupide et plus stupide encore est Loki l’apatride ! Vous pensiez donc que je me laisserais dépouiller de mon trésor si facilement ?

-Soit maudit, Alberich, si tu renies ton serment ! Nous t’avons tiré du fleuve Roi, nous t’avons sauvé des griffes de cette loutre et tu nous menaces ? Tu connais les règles et tu sais que tant que je tiens cette lance, ce que j’ai fait, je peux le défaire !

Odin pointa Grüngnir, la lance du Destin, taillée dans le bois du frêne Yggdrasil, elle l’avait transpercé durant trois jours, avant de le faire renaître en tant que Fae, suffisamment puissant pour se donner le titre de dieu des dieux quand il marchait chez les humains. Le bois de la lance frémissait d’énergie magique et n’attendait qu’un mot de Odin pour balayer entièrement l’armée du Niflheim. Loki lui même, lui qui d’habitude ne craignait rien, pas même la mort, pas même Hel, la maîtresse des enfers, recula devant la colère de Odin et la lance.

Alberich baissa les yeux et leva une main vers le ciel. Un anneau de lumière apparu et de celui-ci se déversa des flots d’or rouge. Des pièces de toute sortes, des joyaux, des pierreries, les plus beaux trésors de la terre s’amoncelaient devant le nain à l’air maussade. Pourtant un sourire en coin restait sur son visage.

Loki contemplait admiratif le tas de richesses qui commençait à rouler dans le lit du Rhin. Malgré le fait qu’il soit sans âge, l’esprit du feu avait gardé une sorte d’émerveillement adolescent en toute occasion. Il commença à jouer avec les parures et les armes précieuses. Odin lui restait stoïque et avait lui aussi un rictus mauvais.

-Bien Alberich. Je vois que ta richesse n’est pas qu’une rumeur. Pourtant, je vois encore à ton doigt un anneau d’or. Il fait lui aussi parti de ton trésor que je sache. Il me revient donc de droit !

– Tu peux bien avoir mon trésor mais jamais tu n’auras mon anneau. Andvaranaut, l’anneau du Destin, m’est lié ! Tu seras maudit si tu m’en sépare, tel l’ont édicté les Nornes !

-Je me fiche du Destin ! Je suis Odin le porteur de Grungnir. Dieu des dieux. Maître des Nornes et dépositaire du passé, présent et futur ! Donne moi cet anneau Alberich !

Odin s’empara de l’anneau qu’Alberich lui lança au visage, et le passa à son doigt. Le vieil homme barbu leva la main et l’anneau de lumière réapparu. Le trésor se volatilisa en Asgard et l’armée du Niflheim disparu dans la brume.

-Te voici seul, sans armée, sans pouvoir ni richesse. Remercie moi d’être généreux, je pourrais te tuer sur place

Le nain eut un sourire torve.

-Tu es fou, surtout ! Fou de croire que le Destin ne te rattrapera jamais ! Je te le prédis, Odin, cet anneau causera ta perte et celle des tiens ! Sens la marque de la fatalité sur toi !

Une odeur de chair brûlée se fit sentir quand l’anneau d’or pur se changea en fer et marqua son porteur. L’anneau coupait le premier lien avec la Magie, et d’autres viendraient par la suite. Surpris par la souffrance infligée, Odin ne pu empécher la brume d’envelopper Alberich. Confus, il regarda l’anneau qu’il avait reçu.

L’anneau des Nibelungens, celui par qui le Ragnarök arriva, celui qui maudit et voue à la damnation tous ses porteurs. Même Odin ne put échapper à son destin et périt par la faute de l’anneau.

L’anneau de pouvoir, celui qui scelle les serments, dissimule les secrets et efface le mensonge. Maudit soit celui qui se parjure devant lui, car l’anneau contient un pouvoir plus grand que celui qui l’a forgé. Son domaine est la vérité et la fidélité à sa parole, comment pourrait-on faire de son cher trésor un objet si vil et si maléfique ?

Derrière son bureau, Alberich eut un vague sourire satisfait au souvenir du piège grossier dnas lequele il avait pris Loki. La promesse de richesse sans fin et de pouvoir infini, sans Odin pour le contrôler. Il avait été suffisamment efficace lors du Ragnaröck pour mériter de survivre et d’avoir sa place à son service. Ce Tolkien méritait peut être le même sort après tout.

– Je dois tout de même lui reconnaître un certain style, songea-t-il à voix haute. Je vais peut-être le laisser vivre… De toute façon nous avons bientôt le Samain à organiser et les questions à traiter sont d’importance. Qu’est-ce ? Une bulle papale à valider ? Fais donc voir, Loki.”

– Seigneur, il serait peut être bon de remettre ça à plus tard, le Baron s’impatiente et Bastet nous a informé que plusieurs hôtes sont déjà en route.