Sweet Dreams

“Bonsoir je ne vous avais jamais vu par ici”
La musique était assourdissante et Liandraë comprenait à peine ce que cet humain lui racontait. Une fois n’est pas coutume elle était sortie se mêler à ses sujets lors d’une ordinaire soirée donnée dans la boîte de nuit qu’elle tenait. Elle avait enfilée pour l’occasion une robe rouge fendue jusqu’à mi-cuisse avec un dos nu révélant la cambrure de ses reins. Pour ce qui était des décolletés, elle ne supportait pas ça et avait opté pour que la robe remonte en col roulé.
“Je te paye un verre ?”
Il ne doutait de rien lui. Il avait du cran au moins on ne pouvait pas lui retirer et puis cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas côtoyé un humain. Il lui toucha le bras, sa peau légèrement dorée vira au violet sous l’effet de l’agression. Qu’on tente de la séduire certes mais c’est elle qui marquait les pas de la danse.
(Sweet dreams are made of this…)
Elle opina de la tête. Il revint quelques couplets plus tard avec deux verres remplis de whisky. Celui qu’il lui tendait frémissait légèrement de l’effervescence du buvard qui finissait de se dissoudre dans la boisson alcoolisée. Liandraë adorait quand un humain la prenait pour une proie, surtout ce genre de connard. Cela lui ôtait tout scrupule quand le moment venait. Le goût du LSD mélangé à l’alcool de malt était délicieux, un parfait petit amuse gueule pour la Tuatha.
Cela faisait des siècles qu’elle arpentait les rues des villes construites par l’humanité et elle n’aurait su dire si une époque pouvait rivaliser avec celle ci en terme de potentiel. Qu’il soit bénéfique ou désastreux il était énorme. Jamais l’humanité n’avait été plongée dans de tels bouillonnements d’émotions, jamais elle n’avait pourtant aussi peu conscience de vers où diriger ses émotions. Avant c’était simple, la religion faisait le travail mais aujourd’hui…
(Another bites the dust)
Aujourd’hui il fallait faire plus que d’attendre sagement l’Essence, il fallait aller la chercher à la source, dans le cœur des humains. Elle avisa un groupe de pucks, un satire deux sylphes et une sorte d’amas de lichen et de mousses, qui dansaient sans faire attention à personne autour d’eux. Ils l’avaient repérée et prenaient un malin plaisir à pousser les danseurs autour d’eux.
(This is the eye of the tiger you can pull up the fight)
La cohue était organisée et la présence de la Tuatha dans les environs suffisait à transformer l’énervement des humains en Essence d’un rouge flambant. Affairé à discuter avec une jeune fille arborant un ensemble mini, mini short, mini t-shirt laissant le ventre apparent. Le satyre se délecter de lui raconter les plus folles histoires sorties de son cerveau débridé, sûrement qu’il finirait la nuit avec elle et qu’elle s’en souviendra toute sa vie.
(There was something in the air that night
The stars were bright, Fernando).
Ça y est, ça fait près de 8 minutes qu’elle l’écoutait parler alors il avait décidé qu’il avait le droit de lui faire danser un slow… Pas grave, ce n’est qu’un humain après tout et tout ce qu’il faisait serait payé de retour quand elle… Rah mais il était roide ! Liandraë écarta son bassin elle aimait à sélectionner les humains avec qui elle couchait et lui n’était en rien acceptable en terme de sexe. La danse terminée elle lui susurra :
“Et si on allait dans un endroit plus tranquille ? L) dans la back-room…”.
Elle révéla ses dents en pointe que le Voile fit apparaître sous la forme d’un sourire blanc et avenant.
“Mais beauté… Je suis pas sûr qu’on nous laisse rentrer…”
“Moi si, j’en suis sûre”. Dit elle en faisant apparaître une fossette.
Elle l’entraîna à sa suite. Le portier, une sorte de colosse dont le poing ressemblait plus à un rocher qu’à une main lui fit un clin d’œil, de celui qu’il avait sur le front.
Ils entrèrent dans le saint-du-saint du domaine Fae qu’était cette boîte de nuit. Elle l’entraîna dans une alcôve et lui dit de l’attendre. Il lui prit le bras :
“Dis t’es pas une professionnelle au moins ? Parce que j’ai pas de quoi te payer moi…”
Elle dévoila ses dents qui apparurent à l’humain qui fit un brusque mouvement de recul.
“Oh si tu as de quoi me payer, plus que tu ne le penses”
De minuscules araignées descendirent du plafond et se massèrent autour de la silhouette de Liandraë. Elle en fut bientôt recouverte, chacune amenant à sa bouche une légère boule d’Essence violacée, empreinte de Peur pure…
“Par contre je n’aime pas vraiment tes méthodes sur mon domaine petit humain. Qui crois tu tromper en mettant de la drogue dans les verres que je sers à ma cour ?”
Le dernier effroi du prédateur avait un goût d’extase….

Swing Faes

L’ambiance est alourdie par la fumée de cigarette. Les fonds de verres miroitent à la lueur des lampes à gaz. Les spectateurs sortent, deux par deux, pour vider la salle clandestine du restaurant. Le jazz et le swing, voilà les maigres armes que nous avons pour lutter contre le régime nazi. Nous sommes cinq. Kilian fait le pitre en faisant balancer son saxophone suspendu à ses cornes. Il essaie de convaincre une jolie humaine blonde de rester un peu. Ce satyre est incorrigible, son entrain et sa joie de vivre ne semblent jamais avoir souffert de ce que l’on a pu voir et subir. Je prends une gorgée de whisky.

Je repense à cette année 1933. Quand l’Allemagne a pris le tournant le plus décisif de son histoire. Pour le pire. Poussé par une société de mages, la loge de Thulée, Hitler arrive au pouvoir. Et nous, comme tous, avons été trop lents à réagir. Les bruits de bottes, le rationnement, les persécutions auprès des communautés juives, nous semblaient lointains. Après tout, c’était des affaires d’humains et nous n’avions pas à intervenir dedans. C’est ce que nous avions toujours dit.

Le fracas de Herbert, se battant pour dissimuler correctement sa batterie, sonne le rappel à la réalité. Il faut dire que la camoufler, même avec ses pouvoirs de transformation, n’est pas une mince affaire. Surtout qu’il faut la transporter à la vue et à l’ insu des milices de la SA. Je reprends une gorgée de whisky.

Oui, des affaires d’humains. C’est ce que nous pensions, sans considérer cela comme lâche ou plus égoïste que ça. Puis vint le tour des gitans, des communistes, des francs-maçons, des homosexuels. Tous des humains. Rien qui ne nous concernait. Jusqu’à il y a peu. La société de Thulée cherchait à nous atteindre, nous, les Aes Sidhes. Quand les premières rafles atteignirent les cercles sacrés de Bavière, on commença à se poser la question : fallait-il intervenir à découvert ? Bien sûr, les dirigeants des maisons n’arrivèrent pas à se mettre d’accord et les rafles continuèrent.

Les quelques mesures rythmées de guitare de Frank me sortent de mes pensées, elles sont la promesse d’une nouvelle composition qui va déménager. Yvan embraye avec sa contrebasse à peine plus petite que lui. Je souris en les regardant et reprends une gorgée de whisky

Nous fûment chacun pris de notre côté. On s’est connu dans les geôles des thuléens. Au plus profond d’un vieux château de Bavière, dans le noir et l’humidité, on attendait. Personne ne savait ce qu’ils voulaient de nous, mais ceux qui étaient emmenés ne revenaient jamais…

Je ne me rappelle plus quand j’ai été capturé, je sais juste que la cellule dans laquelle on m’a jeté était déjà occupée par Frank et Kilian.

Frank est tellement discret que je ne l’ai pas vu au premier coup d’oeil. Son physique fin et élancé comme un phasme, la couleur sombre de sa peau et de ses cheveux, sa manière de ne faire que le strict minimum de mouvements et le silence quasi-constant, seulement coupé par quelques murmures le ferait passer pour une ombre portée. Killian est sur un autre registre, lui. Fortement bâti, il est de l’espèce des satyres guerriers, mesurant plus d’un mètre quatre vingt et tout en muscle, il est aussi bruyant que ce que l’on peut espérer d’un Fae de son type. Yvan nous a rejoint assez vite. Ce n’est pas une lumière mais c’est un ami fidèle et il voue une haine sans borne au régime nazi. Ce troll de près de deux mètres cinquante s’est fait attraper alors qu’il bastonnait allègrement le crâne d’un officier de la gestapo dans un appartement berlinois au milieu de cadavre de policiers. Les 8 balles de luger qui étaient dans sa poitrine ne semblaient pas l’avoir freiné. Il nous a appris plus tard qu’il se cachait chez des humains résistants. Un jour, la police d’Hitler avait débarqué en demandant où se cachait “le monstre” et avait abattu, un à un, les membres de la famille. Cela avait rendu le pauvre troll fou furieux.

La furie d’un troll est quelque chose de terrible, à ce qu’il paraît. Je ne voudrais le vérifier pour rien au monde. Je le regarde fixement, il me salue gauchement de sa main qui tient la contrebasse dont il joue avec force et gravité lors de nos concerts.

On joue pour la résistance, pour que ces hommes et femmes qui sapent ce régime se détendent l’espace d’un instant, sourient, rêvent, dansent et continue à vivre malgré l’horreur à laquelle ils font face.

L’arrivée de Herbert compléta le tableau hétéroclite des occupants de cette cellule. Un troll, une banshee, un satyre, un tanuki et moi, un gnome. Les mages de Thulée étaient avant tout des expérimentateurs sadiques, ils nous faisaient subir toutes sortes de tests et de tortures sous prétexte de comprendre ce qui, dans notre essence, nous connectait à la Magie. Des mages comme les autres, en somme, mais bien plus dangereux car organisés, endoctrinés et fidèles à un maître unique. Je ne l’ai jamais vu mais je peux assurer que ce n’est pas ce pantin d’Hitler. Non, le chancelier n’est qu’un moyen pour la société de Thulée d’arriver à leur fin.

L’attaque vint au petit matin. On entendit des rafales de mitraillettes à l’étage et des explosions. Puis, la porte s’ouvrit sur un humain essoufflé qui ne s’attarda pas et ouvrit les cellules de notre couloir avant de disparaître en criant “Fuyez !” Et c’est ce que nous fîmes.

Depuis, l’idée d’aider ces humains a fait du chemin et nous y voici. Dans cette arrière salle secrète d’un restaurant du vieux Bonn, à jouer pour ceux qui se battent pour leur espèce mais aussi pour la notre, alors que nous avions dédaigné intervenir avant que cela nous concerne…

Des fois je me dit que les humains valent mieux que nous, et puis d’autres fois… d’autres fois, je joue de la trompette pour eux, ça m’évite de penser à ce que j’ai vécu et à ce que certains vivent encore, tout ça parce que les grandes maisons n’arrivent pas à mettre de côté leurs querelles de clocher.

Allez, assez ressasser, demain ils font sauter un pont et ils auront envie d’écouter un bon swing.

Un étrange voisin

Laura vivait dans une maison calme dans la nouvelle banlieue pavillonnaire construite dans la fin des années 70. Ces parents avait faite construire cette maison à l’occasion d’un programme de lotissement pour avoir un foyer peu de temps après leur mariage. Ses sœurs étaient nées, puis quelques années plus tard Laura était arrivée. Ses sœurs étant grandes, Laura grandit à son rythme avec les autres enfants du quartier, allant à la même école et formant une petite bande. Ensemble ils arpentaient un quartier morne et pas forcément bien fréquenté qui leur offraient un terrain de jeux et d’amusements relativement ouvert. Les week-ends pluvieux et les longs jours d’écoles se succédaient les uns aux autres, les mercredis ensoleillés se passaient devant la télévision. L’ennui et le poids des habitudes gagnaient prenant petit à petit le cœur des gens.

Des gens partaient, d’autres arrivaient et ce ballet de maisons s’échangeant ne s’arrêtait que pendant de courtes périodes principalement au printemps et en hiver. Ainsi l’arrivée de Monsieur Minona un jour de semaine au début printemps passa inaperçue…
Laura avait toujours éprouvé un sentiment curiosité intense envers cet étrange voisin, qui
était pourtant, selon l’avis de tous, un petit homme un peu bougon mais très sympathique
« une fois qu’on le connaissait » avec sa barbe blanche et son crâne luisant entouré d’une couronne de mèches désordonnées. Laura l’avait croisé la première fois quand il avait emménagé dans la petite maison située à côté de la sienne. Il lui avait alors lancé un regard en coin comme si l’observation perçante de l’enfant le gênait mais s’état rattrapé aussitôt en faisant un grand sourire à Laura et à ses parents. La silhouette trapue de l’homme à l’âge indéfinissable pour l’enfant avait fait naître en elle un sentiment de curiosité. M. Edmond Minona était ensuite venu se présenter « officiellement » comme il aimait à le dire à la petite famille en leur apportant une tarte aux pommes, le dessert préféré de Laura. Quand celle-ci lui en fit la remarque, M. Minona lui répondit par un énigmatique « oui je sais » qui laissa à Laura un arrière goût de « comment » mais M. Minona repris habillement le cours de la conversation qui dévia rapidement sur l’augmentation des prix de l’essence et les derniers potins du quartier.

Cet étrange voisin semblait toujours au courant de tout et notamment des bêtises que faisait Laura lorsqu’elle s’amusait avec les autres enfants des maisons alentours mais il se contenait tout le temps d’un sourire et d’un regard approbateur. Au bout de quelques mois M. Minona se fit pleinement accepter dans le quartier, toujours prompt à rendre service, à aider les personnes dans le besoin et invitant régulièrement et plus qu’à son tour ses voisins lors de ses désormais fameux barbecues du dimanche après-midi. Cependant Laura continuait de se méfier de ce sympathique voisin, quelque chose ne lui semblait pas tourner rond. Bien décidée à en savoir plus, Laura profita des vacances de la Toussaint pour surveiller son étrange voisin. Le matin du 31, Laura voyant que la voiture de M. Minona n’était plus dans son allée décida d’aller frapper à la porte, celle-ci s’ouvrit ; elle n’était pas fermée. Pris de curiosité Laura entra dans la maison. L’entrée donnait sur un petit salon où un canapé douillet invitait à s’assoir pour passer de longues heures devant la télévision. Une table et ses quatre chaises ainsi qu’un buffet complétaient le mobilier. La cuisine bien équipée avec une table bien rangée et l’égouttoir contenait un unique bol en train de sécher. L’ordre et la propreté régnaient en maîtres et rien ne semblait ne pas être à sa place ou souffrir d’une mauvaise disposition. Laura monta les marches de l’escalier pour se rendre à l’étage. Là encore les deux chambres parfaitement rangées lui renvoyèrent le sentiment d’être dans une maison-témoin par rapport à l’état de la maison de ses parents et de sa chambre emplie de jouets plus particulièrement. La salle de bains parfaitement propre et rangée ne lui apporta pas plus de renseignement…

L’escalier continuait vers les sous-pentes, vers le grenier. Le cœur de Laura battait à tout
rompre lorsqu’elle monta les marches grinçantes. Laura ouvrit la porte du grenier. L’ambiance était sombre et froide. De manière plus ou moins organisée, la porte d’entrée débouchait sur un espace suffisamment grand pour que l’on puisse plier un drap à deux sans peine. L’ampoule de 60 watts était à peine suffisante pour distinguer les formes des armoires imposantes rangées le long des combles et du capharnaüm qui semblait encombrer depuis de nombreuses années le grenier. Divers éléments entouraient cet espace dégagé : une psyché recouverte d’un vieux drap brillait dans l’obscurité, un porte manteau en bois portant un tricorne, un panama et d’autres chapeaux que Laura n’arriva pas à nommer, un canevas représentant un chat noir assis sous des glycines que Laura jugea moche entre les couleurs rouges des fleurs et les contours mal dessinés du chat, déposé sur l’accoudoir d’un fauteuil Voltaire empoussiéré, une vieille coupe emplie de trombones et autres crayons posée sur un buffet en chêne… Laura s’approcha de la psyché et faisant tomber le drap admira les sculptures de bois entourant le miroir. Le miroir était brisé mais Laura voyait encore son visage, étrange mosaïque brisée dans le miroir. Elle rencontra son propre regard et se regarda elle-même dans les yeux, son regard, croisant son regard… Elle se sentit fléchir et se sentant tomber se raccrocha au fauteuil situé derrière elle, faisant tomber le canevas au sol… Elle resta quelques minutes interdite et se leva doucement quand sa tête eut finie de tourner.

Dans la pénombre un chat se trouvait sur le cousin défraîchit d’un fauteuil de style ancien. Il s’agissait d’un chat noir dont seuls les yeux jaunes qui luisaient dans l’obscurité permettaient de déceler sa présence. Lorsque Laura s’approcha il lui jeta un air dédaigneux voire méprisant et ferma les yeux lorsque leurs regards se croisèrent comme si le chat avait cru que Laura disparaîtrait lorsqu’il les ouvrirait de nouveau. Mais lorsqu’il les ouvrit, Laura le fixait toujours de son regard étonné et le chat détourna la tête pour regarder d’un air vide un divan couvert d’une couverture tricotée comme si ce dernier avait été doté soudainement d’un intérêt colossal.

Laura s’avança de quelques pas, murmurant un petit « bonjour » ce qui lui sembla de prime abord stupide car seul le chat qui venait de nouveau de tourner la tête vers elle, était présent. Elle s’avança vers le chat qui ne la quittait pas des yeux, la main tendue…
« Je serais toi j’éviterais de caresser Monsieur Méphistophélès » tonna la voix de M. Minona.
Laura se retourna vers le petit homme qui venait d’apparaître à l’entrée du grenier. Elle
sembla chercher ses mots quelques instants quand elle fut coupé par un « En effet » lancé d’une voix lasse et mielleuse provenant de dernière elle. Elle se retourna interdite et vit le chat s’étirer. « Je n’aime pas les enfants, ils ne durent jamais longtemps et pleurent trop facilement… » Continua le chat tout en s’asseyant sur le coussin mais il ne put finir sa phrase, M. Minona s’étant emparé d’une toile rouge sur le sol et la jetant sur le chat qui repris sa place dans le canevas.
« Mais comment… » murmura Laura sentant le sommeil s’emparer de son esprit.
« Décidément la curiosité des enfants est sans limite, et puis s’introduire comme ça chez les gens sans y être invité… » furent les derniers mots qu’elle entendit…
Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le grenier était vide. La maison était vide. Les volets fermés
donnaient à l’ensemble de la maison un air triste et malheureux. Plus aucune trace de M.
Minona, ni du chat… Laura sorti de la maison et se réfugia chez elle. Sa mère l’accueillit avec le sourire et un « Hé bien tu rentres pour le repas, je vois que tu t’es bien amusé toute la journée avec ta petite bande. C’est ton estomac qui t’a dit de rentrer ? » Laura regarda l’heure. 19h30. Elle demanda à sa mère :
– « Maman, tu as vu Monsieur Minona aujourd’hui ?
– Oui il est venu tout à l’heure pour dire qu’il partait et qu’une urgence familiale
l’appelait loin d’ici et qu’une équipe de déménageur viendrait prendre ses meubles
bientôt ».
Laura reste interdite un moment…
Les jours passèrent, les déménageurs ne vinrent jamais et les gens du quartier oublièrent…
Petit à petit, l’hiver venant, la chaleur des après-midi de partage et d’amusement disparut
avec l’arrivée des froids hivernaux.

Le vieux de la crypte

Le monde change. Et moi, avec mes vieux os, je le vois changer tout autour alors que je reste le même, immuable, me tassant un peu plus chaque jour comme la terre sur une tombe.
La comparaison te choque ?

Tu penses que c’est mon âge qui me fait parler comme ça ? Non petit humain, non, j’ai toujours été ce que vous qualifiez de sinistre, même aux premiers âges de ma longue vie. Il en va ainsi pour chacun d’entre nous, nous sommes liés si fortement à la nature qui nous a créé qu’il peut arriver que certains naissent déjà vieux, tandis que d’autres meurent dans un éclat de rire juvénile. Ainsi est notre nature.

Mais je pense que tu es venu entendre une histoire en particulier, non ? Laquelle veux-tu ? Je te préviens, cela te coûtera cher. Combien ? On en discutera après le conte, si tu veux bien. Mais ne t’inquiète donc pas, je ne suis pas friand de ce que vous appelez “votre âme”, vas donc voir un démon pour ça. Je laisse le sang aux vampires, quand aux garous… je ne te les conseille pas, ils te ferais sauter le cou.

Tu veux savoir d’où l’on vient, donc ? C‘est ça ? J’espère que tu es patient et… oui, oui, j’y viens ! Ce que vous êtes impatients ! Ça doit être le fait que votre vie est courte… Alors que la nôtre, elle peut être longue, s’étendre sur plusieurs millénaires même.

La mienne se finit bientôt, car il faut bien que ça se finisse, et que j’en ai assez vu et assez fait. Je pourrais continuer encore mille ans mais cela serait d’un ennui, les seuls qui me rendent encore visite sont des jeunes gens se prenant pour des vampires, qui pensent que cette crypte est un lieu de communion. Ils me saoulent ! La dernière fois j’en ai tué un, juste pour l’exemple, et leur peur était si palpable, c’était délicieux !

Oui, délicieux. Au cas où tu l’ignorerais, nous nous nourrissons des émotions que vous produisez. Elles nous nourrissent autant physiquement que mentalement et sont la nature même de la magie qui nous entoure. Ce qui veut dire que nous sommes bien plus anciens que vous. Les humains ne sont pas les seuls à ressentir des émotions et le monde en est baigné depuis l’apparition de la vie.

Au début, nous étions pourtant si différents de ce que nous sommes aujourd’hui. La nature était plus simple, plus brute. Les éléments se mêlaient entre eux et les premières Faes n’avait rien de commun avec nous. Des colosses de lave, de puissantes sylphes créant des tornades ou des vagues immenses douées de paroles et de volonté. Voici ce que nous étions au commencement, c’est autre chose que vos singes bipèdes, hein ? Ne te vexe pas petit humain, votre espèce a su se débrouiller assez bien et regarde qui gagne maintenant : vous !

Ces premières Faes sont restées longtemps dans l’imaginaire collectif de votre race. Les géants, comme les appellent les vikings, ou encore monstres, les fils de Typhon, pour les grecs. Là où les anciennes religions ne se sont pas trompées c’est que ces êtres ont été domptés et maîtrisés. Par qui, par quoi ? Je ne le sais pas, et je ne veux pas le savoir, mais l’ajout de la composante “vie” sur Terre a changé la donne. De la vie est née la mort, tandis que la lumière et l’obscurité montraient, elles, qu’elles avaient leur rôle dans ce processus. Preuve en est : le comportement d’une plante pendant la journée ou la nuit. Ces quatre domaines se mêlèrent à la matière brute, créant ainsi des Faes différents, plus accordés avec le monde et donc comportant certaines dissonances entre eux. C’est cela que nous sommes, des mélanges imparfaits mais savamment dosés de ces deux concepts : la Matière et le Domaine.

Nous étions en harmonie avec le monde entier, bien qu’incapables de nous entendre entre nous. Pourtant, un point nous préoccupait tous. Un certain singe, qui a commencé à vouloir descendre de son arbre et à se redresser sur ses pattes arrières : l’humain était né. Les avis divergeaient, votre cerveau et votre imagination fertile faisaient de vous un puits d’émotion sans fin, je te laisse imaginer à quel point il est dur de faire ressentir autre chose que de la peur à une gerbille, mais certains vous trouvaient dangereux. Quand j’y repense maintenant, je n’arrive toujours pas à savoir si vous aider à domestiquer le feu, à tailler la roche et autres étaient de bonnes idées. Mais le fait est que sans nous, vous seriez encore en train de vous faire courser par des lions dans la savane.

Cette évolution a profité au départ à tous, nous vous apportions notre aide et en échange votre cerveau devenait de plus en plus complexe, vos peurs de plus en plus profondes, votre rage de vivre de plus en plus puissante, vos rêves de plus en plus fous, vos tristesses de plus en plus intenses.

Mais maintenant vous êtes devenus un danger pour nous, vous avez asservis la nature comme une vulgaire esclave. Ne vous étonnez pas qu’elle se rebelle de plus en plus. Vous ne ressentez plus rien, votre vie ne comporte que quelques bribes de rêve, même ce que vous appelez dépression n’est plus assimilable à du spleen. Ce n’est que de l’ennui, vos peurs sont banales et vous avez perdus toute forme de force de caractère, vous vous pliez gentiment à ce que vous dicte votre morale sans vous poser de questions. Vous êtes pires que les Seelies. Pourtant, on avait eu un petit espoir en 68-69 quand vous avez tout renversé et que vous avez posé le pied sur la Lune, je te raconte pas à quel point ça a énervé les garous, mais comme à l’accoutumé avec vous, aucune suite dans les idées, personne pour oser aller plus loin.

Bon, maintenant je crois que je t’en ai assez dit, il faut me payer pour cette histoire. Fais moi voir tes peurs petit mortel !

Extrait du journal du jour :
Un jeune homme a été retrouvé le corps horriblement mutilé dans un cimetière. Il semblerait selon les rapports d’autopsie que les mutilations ne soient pas d’origine extérieures et que le jeune homme ait voulu lui même s’arracher les paupières. A coté de son corps une inscription sur une pierre tombale : “ne pas fermer les yeux, ne plus les voir”.
La police ne fait aucun rapprochement avec l’affaire d’il y a 3 mois, où un jeune fan de musique gothique avait été retrouvé mort dans un cavea
u du même cimetière.

L’artefact de la Maison Lugnassad

« Je m’éveillais péniblement d’un sommeil de plomb. Une douleur lancinante me fit grimacer, j’avais l’impression d’avoir la tête prise dans un étau. Le sang qui battait à mes tempes me rappelai le rythme des coups de fouets reçus pendant ma captivité. Cadencés, interminables.

Ce souvenir acheva de me réveiller, et je pris conscience de l’endroit où je me trouvais. J’étais enchaîné dans la cellule obscure où l’on m’avais jeté il y avait plusieurs jours. Les tortures et les humiliations que l’on m’y avait fait subir étaient bien au-dessous de ce que je pensais possible pour la dignité humaine. Après des heures interminables de ce traitement, mes bourreaux ont fini par quitter la cellule, lassés de mon manque de réactivité. Ce ne fut qu’à ce moment seulement que j’ai pu m’offrir quelques heures de répit, fuyant la douleur dans le sommeil. Je n’ai aucune idée du temps qui s’était passé depuis ma perte de conscience, et un mauvais pressentiment me soufflait que ma situation n’était pas prête de s’améliorer.

Au bout de quelques heures d’attente dans ce noir total, un bruit de serrure métallique parvint de la porte de la cellule. Lorsqu’elle s’ouvrit, la lumière éblouissante qui en parvint me brûla les yeux, trop habitués à l’obscurité. Aveugle, je sentis qu’on défaisait mes chaînes. On m’attrapa brutalement et on me traîna sur les pierres froides de la bâtisse. On me faisait sortir, probablement pour m’exécuter comme un chien et qu’on entende jamais plus parler de moi. Cette perspective me révolta plus que celle de la mort, et j’essayais vaguement de résister. Mais les jours de privation et de torture avaient eu raison de mes forces, je ne fis pas plus de mal à mes geôliers qu’une mouche à un cheval.

La suite, vous la connaissez. On me fit porter ma propre croix, à laquelle on me cloua comme si j’étais déjà à l’état de cadavre. Je ne comprends pas plus que vous pourquoi je suis là, devant vous et vivant, alors que je suis persuadé… Alors que je sais que je suis mort sur cette croix, sous les yeux de tous ceux qui ont cru en moi. »

Merlin et Viviane toisaient l’humain qui se tenait sous leurs yeux, muets. Viviane, fronça les sourcils et baissa à nouveau les yeux sur l’épieu qu’elle tournait dans ses mains, celui qui avait transpercé le flanc de l’homme crucifié. La puissance de l’essence qui s’en dégageait était effroyable. Son regard croisa celui de Merlin, et elle y lut la même incrédulité que celle qu’elle ressentait. L’humain qui se tenait sous leurs yeux n’en était plus un. L’humain était bel et bien mort sur la croix, mais il avait donné naissance à un nouvel être. La foi humaine et tous les espoirs qu’elle avait placé en cet homme insignifiant, fou à lier, avaient été capable de transcender l’état de leur idole et d’en faire un véritable dieu. L’épieu avait vraisemblablement servi de vecteur afin de transformer son supplicié en un authentique fae.

Merlin frissonna en observant l’objet entre les mains fines de Viviane. Un artefact capable de transformer les humains en fae ne devait surtout pas tomber entre celles de n’importe qui, encore moins celles des humains eux-mêmes. Quand à cet illuminé, il valait mieux le tenir à l’oeil avant qu’il n’ai dans l’idée d’élever ses anciens congénères au même statut que lui.

L’artefact de la Maison Beltain

Pandore se leva et regarda autour d’elle. Partout, elle ne voyait que la forêt, entendit au loin un ruisseau couler, des chants d’oiseaux. Elle se demanda ce qu’elle était. Elle regarda son corps, habillé d’une robe de voile blanc. Était-elle une femme ? Le mot résonna dans ses pensée comme une intuition. Elle se mit à marcher, ne sachant pas quoi faire d’autre. Vers où ? Elle ne le savait pas non plus. Elle savait juste qu’elle ne devait pas rester là où elle était.

C’est ainsi que son chemin croisa celui d’un homme. Il affirma se nommer Epiméthée et s’inquiéta de son sort. Elle lui avoua qu’elle ne savait rien d’elle-même, alors il la prit en pitié et l’emmena chez lui pour qu’elle ai un endroit où loger.

Les jours, puis les semaines passèrent. Epiméthée lui demanda un jour sa main. Elle accepta. Pendant la nuit qu’ils passèrent après leurs noces, Pandore sentit que quelque chose d’important était en train de changer. Elle n’aurait su dire ni comment ni ce qui avait changé précisément, mais elle sut que quelque chose qui avait toujours vécu était en train de mourir.

Les mois, puis les années qui suivirent lui donnèrent raison. Les humains contractaient des maux étranges, des maladies, comme de simple animaux. Bientôt, ils se mirent à mourir.

Pandore mourrait. Elle découvrit avec stupéfaction que cela s’avérait extrêmement douloureux. L’épée qui lui traversait le corps était tenue par la main d’une femme au visage blafard, aux yeux et aux cheveux noirs comme la nuit. Si elle avait dû donner un visage aux Ténèbres personnifiées, elle lui aurait probablement donne l’aspect de cette femme qui était en train de la tuer.

– Poussière, murmura-t-elle à l’oreille de la femme agonisante. Tu es poussière et tu redeviendras poussière.

Une dernière expression de surprise se dessina sur le visage de Pandore avant qu’il ne commence à se déformer. La peau commença à s’effriter et à tomber en poussière. La femme créée de la main de Zeus à partir d’argile redevenait ce qu’elle avait été. La femme qui tenait l’épée lança un autre sort sur le tas d’argile à ses pieds, et la terre se remodela en forme d’amphore. La forme n’était pas parfaite mais le décor en céramique retraçait avec précision la mort de Pandore. La meurtrière n’avait jamais eu l’intention de contempler l’assassinat dont elle était coupable sur un objet de sa création, mais son sortilège en avait vraisemblablement décidé autrement. Elle s’en contenterait donc, l’essentiel étant les pouvoirs contenus dans l’amphore.

Elle n’eut jamais l’occasion de se servir de l’artefact qu’elle venait de créer, profitant de son épuisement le faune, Pan, le lui déroba. Créer un objet d’une telle puissance l’avait affaiblie au point qu’elle ne put rien faire pour l’en empêcher. Elle contempla, impuissante et pourtant dans une colère noire, le satyre disparaître entre les arbres avec le fruit de tant d’années de travail accroché à une corne.

“Tu ne perds rien pour attendre”, songea-t-elle, fulminante. “Je ne te lâcherai pas, vieux faune, je te suivrai durant des millénaires pour récupérer mon dû. J’ai vaincu la mort une fois, je saurais recommencer autant de fois qu’il le faudra pour me venger des hommes.”

Pan courait à perdre haleine. Un enfant dans chaque bras, il ne se retournait pas pour voir où étaient ses poursuivants. L’amphore qu’il avait accroché à sa corne pendait et voletait au rythme de sa course. Il connaissait ces bois et savait que, quelque part vers l’est, se trouvait un temple de Diane. Ce qui le suivait n’oserait jamais entrer, du moins l’espérait-il. Le garçon, ouvrit un oeil et se mit à pleurer. Puisant dans son essence, il le réduisit au mutisme, ce qui affaiblit encore plus le vieux satyre. Dans le creux de l’autre bras, la fille, scrutait les alentours et lançait des regards vers l’arrière. Cela se rapprochait.

Pan déboula en catastrophe dans le temple. La foule de créatures déjà présente lui indiqua deux choses : il n’était pas le seul survivant et ils avaient encore l’espoir de s’en sortir. Cette chose était issue de la Magie, seule une magie plus puissante encore pouvait la renvoyer.

Les yeux hagards, il se mis à scruter la foule. L’espoir lui revint complètement quand il aperçu Hécate. Cette Fae avait une relation particulière avec la Magie, on disait qu’elle pouvait lui parler directement sans ambages ni détours. Il convenait pourtant de l’aborder avec prudence, car tout comme la lune, son symbole, elle était changeante et imprévisible.

– Hécate, appela-t-il avec prudence.

Jetant un coup d’oeil dans sa direction à l’entente de son nom, elle eut un sourire cynique.

– Pan ? Ravie de constater que tu en as réchappé. Enfin… presque ravie.

Retenant une réplique acerbe, il réalisa que les pouvoirs démesurés de l’esprit de la Lune allaient lui être utiles. Avant qu’il ne puisse formuler l’idée qui lui était venue en tête, elle posa ses yeux sur les deux enfants qu’il portait sur son dos :

– Tu joues les nourrices ? lança-t-elle, sarcastique.

– Ce ne sont pas tes affaires, répondit-il sans relever la pique. J’ai besoin de tes pouvoirs pour nous sortir de ce piège à rat.

– Et qu’est-ce que je gagnerai à vous aider ? Cette… chose ne cherche qu’à vous détruire, vous. Pour ma part, je suis ici en sécurité.

Pan se saisi d’un brasero en fer, ignorant la douleur de la brûlure. il le brandit en direction de son interlocutrice.

– Fais quelque chose, c’est un ordre, vieille harpie ! Ou je te fend le crâne définitivement !

Calmement, comme si elle cédait à un caprice d’enfant, Hécate soupira.

– Bon, si tu insistes, dit-elle. Amène-moi de quoi faire du feu, trouve-moi deux ondins, un cheveu de zéphir et trois dents de troll. Je vais voir ce que je peux faire avec ça.

Elle lança un regard perçant vers la corne du satyre où pendait encore l’amphore en céramique..

– Et donne moi cette amphore !

Pan hésita devant cette dernière demande mais finit par céder à contrecoeur.

Lentement, méthodiquement, alors que la tension montait de manière palpable dans le temple devenu refuge, Hécate disposa ses composants pour le rituel. Elle alla voir un vieux salamandre courbé par les âges qui avait échoué ici en même temps qu’une poignée de survivants. Elle lui glissa quelque mots à l’oreille. Il acquiesça et la rejoignit au centre du cercle.

– Quand j’en donnerait l’ordre, laissez… ça rentrer ! Et ne discutez surtout pas.

Elle commença à entonner une vieille incantation. Le chant agissait sur le peuple du Sidhe présent comme une de ces vieilles comptines oubliées, qui ne demandent qu’à être murmurées pour que leurs paroles reviennent en mémoire. L’ensemble des réfugiés commença à le reprendre, la litanie montant en puissance. Les volutes de magie s’échappaient peu à peu de chaque fae présent, elles se mirent à former une sorte de magma flottant au dessus de leurs têtes. Sans que la maîtresse de cérémonie n’en donne le signal, elle n’en avait plus besoin, les portes s’ouvrirent. Et vint la déferlante.

Les deux forces magiques luttèrent l’une contre l’autre, comme deux dragons qui s’entre-dévoraient. L’un bariolé, contenant l’ensemble des humeurs magiques, et l’autre d’un noir de jais, ne laissant aucune lumière transparaître au travers de son corps mouvant.

Alors que le dragon noir semblait triompher, Hécate prononça un ultime mot de puissance, et tout devint silencieux. Là où, quelques instants auparavant, le combat faisait rage régnait un calme plat. En lieu et place du vieux fae du feu se tenait un tas de cendre, sur lequel trônait l’amphore. Hécate, la main encore tendue vers elle, s’était évanouie.Pan n’attendit pas que sa sauveuse se réveille pour récupérer l’objet mais il lui reconnu sa dette.

Sans attendre qu’elle reprenne conscience, Pan se précipita pour récupérer l’artefact.

“À charge de revanche” pensa-t-il en regardant le corps inerte de leur sauveuse. “À charge de revanche, et merci du coup de main”.

Sur ces mots, il tourna les talons et disparu, l’amphore sous le bras et les deux enfants sur le dos.

L’esprit de la Lune et le Faune se disputèrent la Boîte de Pandore, le nom que prit l’amphore dans les légendes humaines, pendant de nombreux siècles. Il se l’arrachèrent mutuellement à plusieurs reprises, elle fut perdue puis retrouvée, à nouveau disputée.

Un jour, ils crurent que la dernière heure de cette querelle avait sonné. Un fae, se mit en tête de s’approprier tous les plus puissants artefacts que la terre avait jamais portée. Athur Pendragon voulait asservir les humains, les réduire au rang de bêtes de somme.

Arthur avait déjà répandu la rumeur parmi les humains qu’une coupe du nom du Graal offrirait la vie éternelle à ceux qui y boiraient. Les humains, éprouvant une confiance aveugle, et Ô combien fourvoyée, envers leur souverain, dévouaient leur vie toute entière à la recherche de l’objet. Mais ce serait Arthur et personne d’autre qui la trouvera. À lui de réaliser ses projets grâce à la puissance de l’artefact.

La lutte pour arrêter la folie destructrice d’Arthur dura des années. Avec l’aide d’autres illustres fae, une alliance parvint à se former en réunissant les plus puissants d’entre eux. Cette alliance prit la forme de quatre grandes maisons, dont l’une, celle de Beltane, fut confiée à la charge d’Obéron et Titania deux jeunes gens touchés par la Magie elle même que Pan avait pris sous sa protection.

Lorsque Morgane et Mordred, eurent enfermé Arthur Pendragon dans sa cage de fer, chaque maison se répartirent la garde des artefacts réunis par celui-ci. Ils ne devaient plus jamais tomber entre des mains irresponsables, plus jamais servir comme s’en était servi le tyran.

Excalibur fut confiée à Morgane et Mordred, qui avaient la charge de la maison Imbolc. L’Epieu Vif fut confié à Merlin et Viviane de la maison Lugnassad. L’anneau des Ninbelungens revint de droit à son créateur, Alberich qui fonda la maison Samain. Enfin, le Graal retourna à la charge de Pan, tuteur des souverains Obéron et Titania de la maison Beltane. Chaque artefact fut scellé, et un semblant de paix revint parmi les fae.

Hécate contemplait l’amphore, scellée derrière ses barreaux de fer, l’air maussade. Quelque pas derrière elle, Pan la contemplait, elle.

Sans Hécate, il n’aurait jamais eu l’idée saugrenue de créer une alliance entre fae, cette alliance qui était parvenue à arrêter la folie d’Arthur.

Hécate était une déesse aussi immensément vieille et puissante que lui. La seule qui serait capable, s’il venait à mourir, de continuer à veiller sur Obéron et Titania. Son heure approchait, il le savait, tandis qu’Hécate semblait ne rien avoir perdu de sa force au fil des siècles. Peut-être même était-elle devenue plus puissante que lui, à présent.

– Je sais que tu peux changer, Hécate, lui dit-il. Je sais que ta soif de pouvoir et ton envie de revanche contre les humains ne s’éteindront jamais, mais je sais aussi que tu ne ferais rien qui pourrait nuire véritablement aux fae. Tout ce que tu as fait, tu l’a fait en pensant faire ce qui était le mieux, même si tu t’es fourvoyée.

– Et c’est pour ça que tu t’imagines que je ne te détestes plus ? Ricana-t-elle en jetant un bref coup d’oeil en direction de son rival.

– J’espère plutôt que tu me détestera jusqu’à mon dernier souffle, répliqua-t-il. Car c’est cette haine entre nous qui a fait que les choses sont ce qu’elles sont aujourd’hui.

Sur ces mots, Pan se détourna et s’en alla, laissant la déesse seule avec la Boîte de Pandore, dont l’émail ne s’était pas altérée, pas même un peu, au cours des millénaires. Hécate contemplait l’amphore. Elle y lut le meurtre de Pandore, une épée au travers du corps fragile de l’humaine – non, du golem. Elle se demanda, un infime instant, ce qu’il se serait passé si elle était restée en vie.

Elle se le demanda juste un instant, avant de se détourner à son tour.

L’artefact de la Maison Imbolc

Je suis Totsuka, née entre les mains d’Izanagi, le fae qui est entré dans les légendes du Japon au point que les humains le confondent avec son dieu fondateur. J’ai longtemps été son instrument de gloire, l’actrice de toutes ses conquêtes, et par la suite la partenaire de son fils, Susanoo. C’est grâce à moi qu’Izanagi a pu s’enfuir de Yomi, le pays de la nuit et de la mort, et de fuir les yokai de son épouse putréfiée, la démente Izanami. C’est aussi grâce à moi que Susanoo a gagné le défi que lui avait lancé sa sœur, Amateratsu. Susanoo le dieu des tempêtes, qui a trahi ma confiance et s’est servi de mes pouvoirs à des fins égoïstes. Il me brisa en trois morceaux dans le seul de but satisfaire son orgueil, et m’abandonna au fond d’un grenier obscure pendant des années, oubliée de tous. Déterminée à me venger, je me suis reforgée. Aussi puissante qu’avant, Susanoo me retrouva et se servit à nouveau de moi afin de répandre la mort et la destruction. J’avais décidé d’attendre mon heure afin de lui faire payer son affront. Me battant à ses côtés pour vaincre le dragon octocéphale Yamata no Orochi, il découvrit une autre épée dans les entrailles de celui-ci. Kusanagi. Cet évènement marqua un des grands tournants de mon existence, car dès lors il ne se préoccupa plus de moi le moins du monde, au profit de sa nouvelle partenaire, si puissante et si belle. Cette jeune épée me surclassa, en terme d’invincibilité, et devint l’emblème du Japon. Quand à moi, j’avais laissé passer ma chance de revanche.

Je ne pardonnerai jamais ni à Susanoo, ni à Kusanagi, ni même à Izanagi, ce vieil ancêtre rongé par la folie, de m’avoir abandonnée après tant d’années de dévouement et de service. Le vieux fou tomba sur moi, un jour, prenant la poussière dans un placard de la demeure de Susanoo. Pour je ne sais quelle raison obscure, il se mit à m’utiliser pour couper du bois. J’explosai littéralement de fureur. Aveuglée par ma rage, je réussi à prendre le contrôle de son esprit défaillant afin de me servir de lui pour ses bras et ses jambes. Je n’avais pas l’intention de rester un instant de plus à contempler les exploits de Kusanagi, recluse comme une vieillarde alors que mes pouvoirs et ma lame étaient toujours intactes.

Ainsi débuta mon exode vers l’Ouest. Nous avons traversé le continent asiatique tant bien que mal, dans un périple qui dura plusieurs générations humaines. Lorsque je parvins en Grande Bretagne, l’Est m’avait déjà oubliée depuis longtemps. Je me sens rouiller de l’intérieur rien que d’y penser.

Dans ce pays de barbares, où la majorité des humains rongeaient encore leurs os comme des animaux, j’entrevis la possibilité de parvenir à une gloire nouvelle. J’ordonnai à Izanagi de me planter dans un rocher et d’y graver que celui qui me retirerai de ma prison deviendrai Roi de Bretagne. Je l’envoyai ensuite répandre cette rumeur insidieuse à travers le pays. Aussi vieux et fou qu’il pouvait l’être, Izanagi était le fae qui avait transformé le Japon. Quiconque l’avait sous les yeux lui prêtait la plus grande attention, et le moindre de ses mots avait valeur de vérité universelle.

Je ne fus pas déçue. Une multitude d’humains avides de pouvoirs essayèrent, pendant des années, de m’arracher à mon piédestal. Mais il était hors de question que je daigne servir un membre de cette race inférieure, et je savais qu’un jour viendrait un être digne de mon intérêt. C’est ainsi que je fini par rencontrer Arthur. Dès qu’il se présenta à moi, je lus dans son regard autant de folie et d’avidité que j’en avais lu autrefois dans les yeux de Susanoo. Arthur était un fae, bien que je n’étais pas sûre, à l’époque, qu’il le sache lui-même. Ses pouvoirs et son ambition étaient, de surcroît, démesurées. J’avais trouvé celui qui m’emmènerai une fois encore au sommet de ma gloire.

Et cette gloire pris forme, elle surpassa presque celle que j’avais atteinte en Orient. Comme avec le kami des tempêtes, j’emmenais Arthur vers des extrémités qui gravèrent à tout jamais son nom dans l’histoire. Nos noms. Ce fae était encore plus fou que Susanoo et Izanagi réunis, et peut-être bien plus dangereux. Je ne pouvais m’empêcher de frissonner de malaise lorsqu’il me fixait de ses gros yeux ronds, avec ce visage de singe et ces cheveux délavés. Les occidentaux était une race bien laide, en comparaison de la grâce et du raffinement des asiatiques, mais ils avaient le mérite d’être fidèles. Il ne lui aurait pas traversé l’esprit, à lui, de me briser sur un rocher parce que sa sœur lui faisait de l’ombre.

À vrai dire, je veillai soigneusement à occuper son esprit de façon à contrôler ses agissements. Le seul à être autorisé à poser les mains sur moi, en dehors de lui, était Izanagi, que je lui avait fait accepter de prendre sous sa protection. Il me plaisait d’avoir un esclave dédié à mon service, et je goûtais son obéissance empressée avec délectation, étanchant ma soif de vengeance. Si j’avais su que ma troisième et dernière déchéance serait provoquée par ce vieillard, j’aurai plutôt songé à le saigner comme un cochon.

Izanagi n’était, semblait-il, pas aussi fou qu’il voulait bien le laisser paraître. Ou, s’il était fou, ses convictions avaient reprit le dessus en constatant les plus hauts faits d’Arthur. Il avait aussi compris que je n’étais pas innocente dans cette affaire. Après tout, il le savait mieux que personne : j’ai toujours méprisé les humains. Stupides et fragiles comme des insectes, ils vous toisent comme si vous n’étiez qu’un vulgaire couteau de cuisine et se proclament votre maître dès lors qu’ils frôlent votre garde. Il valait bien mieux garder ces créatures insensées sous bonne garde, et alimenter leurs peurs et leur imaginaire afin d’en tirer toujours plus d’essence de Magie. Ils ne servaient, après tout, qu’à cela.

Ce n’était vraisemblablement pas l’avis d’Izanagi qui, en son temps, avait régné sur les humains avec une bienveillance paternaliste. Il se servit du lien psychique que j’avais établi avec lui pour bloquer mes pouvoirs et provoquer la chute d’Arthur devant Mordred. Aidé de Morgane, le fils vainquit le père et l’enferma dans un tombeau scellé, avant de s’emparer de moi et de me ceindre à sa ceinture comme un trophée. J’ai évidemment essayé de m’emparer de son esprit, comme je l’avais fait pour Arthur, mais je me heurtai à un mur d’incompréhension et de noirceur malsaine. Si Mordred possédait un esprit, il était formé si différemment de ceux que je connaissais qu’il m’était impossible de l’atteindre.

Je suis toujours là, puissante et avide de pouvoir, inutilement suspendue comme un linge à la ceinture de Mordred. Un jour, c’est certain, je prendrais ma revanche et j’effacerai ces siècles d’humiliation dans le sang.

Je suis Totsuka. Je suis Excalibur.

L’artefact de la Maison Samain

Un Anneau pour le Seigneur ténébreux sur son sombre trône,

Au pays de Mordor où s’étendent les ombres

Un Anneau pour les gouverner tous

Un Anneau pour les trouver

Un Anneau pour les amener tous,

Et dans les ténèbres les lier.

Ces vers résonnaient aux oreilles d’Alberich comme une provocation. Ce misérable humain, ce Tolkien, écrire une fresque sur son plus cher trésor, son anneau et la conclure ainsi ? Détruire son anneau ? Même dans un roman, c’était inacceptable ! Lui, Alberich, ne se laisserait pas narguer par un écrimaillon de pacotille. Après tout, l’anneau des Nibelungens était son chef d’oeuvre, le plus puissant artefact jamais conçu. Ces humains n’étaient que trop primitifs pour le comprendre et le voir, même s’ils pouvaient en contempler la puissance !

Alberich reprit un verre de rhum. Cette boisson justifiait à elle seule, pensa-t-il, l’anéantissement définitif des Ases et d’avoir enfin pu quitter les contrées froides de Midgard, la vie était bien plus aisée à Casablanca et le climat autrement plus agréable !

Il observa Loki filer discrètement avec l’exemplaire du Seigneur des anneaux entre ses mains, allant nourrir les flammes de la cheminée, puis noya son regard dans le liquide doré.

L’or du Rhin, voilà ce qu’était l’anneau. Le Rhin, le fleuve roi, son ancienne prison. Il avait été maudit, voué à passer le restant de ces jours sous la forme d’un brochet par la faute des Nornes, ces soeurs tissant le destin. Non pas qu’il leur avait déplu ou manqué de respect. Elles ne l’avaient fait que pour complaire au Destin.

La mort avait failli le cueillir sous cette forme alors qu’il désespérait de retrouver son royaume et son trésor. Otr, le fils du géant Hreidmar, était venu sur les bords du Rhin pour une simple pêche. Il maîtrisait l’art des métamorphoses, oublié depuis longtemps maintenant, et avait résolu de faire ses prises sous la forme d’une loutre. Les deux animaux se reconnurent pour se qu’ils étaient vraiment, mais Otr se lança à la poursuite d’Alberich, l’attrapa et le sorti de l’eau entre ses crocs. Alors que ce dernier étouffait, sous sa forme de brochet, Otr exigea comme prix de sa liberté, le trésor du Nibelung. C’est alors qu’un galet vint lui fracasser le crâne.

Le rire de Loki s’éleva, fier de son tir d’une précision infaillible.

– Vois, Odin, s’exclama-t-il d’un ton enjoué. Vois le bon repas que nous allons faire ! Cette loutre bien grasse a pêché pour nous un brochet de belle taille qui…

Le regard du jeune Loki s’embrasa quand il posa les yeux sur le brochet. Loki était issu du Muspellheim, le monde du feu, il était né avant même que Sürt, le géant n’en garde les portes et avait donc par là, hérité de nombreux pouvoirs. Celui de la transformation et de la dissimulation en faisait partie et on ne trompe pas un expert en ces matières. Alors que Odin approchait il le mis au fait de la véritable identité du brochet.

-Tu vois Loki, ton problème c’est que tu agis toujours trop vite, sans réfléchir. Au lieu de parler de le dévorer sur place, mettons notre ami Alberich dans une nasse et discutons. Que vaut la liberté de l’être le plus riche des neufs mondes ?

Odin fabriqua une cage avec quelque brins d’osier et mis le brochet dedans, il plaça le tout dans l’eau. Le dieu n’était pas pressé, il agissait lentement avec des gestes mesurés, à côté de Loki qui, lui, bouillonnait d’impatience.

-On va le préparer aux herbes et le gras de la loutre servira de beurre pour la sauce ! Je te dis que ça, ça va être Thor en culotte de velours !

-Silence Loki ! Alors Alberich ? Que veux-tu et combien es-tu prêt à donner pour obtenir ta liberté ? Sache que si tu ne désires rien, c’est signe que ta vie doit se finir.

Devant tant d’alternatives, le roi des nains dû réfléchir rapidement.

-Il n’y a rien que je ne désire plus que de retrouver ma forme originelle et quitter cette peau de brochet, marmonna-t-il à contrecoeur.

-Et quel prix es-tu prêt à payer pour que moi, Odin, dieu des dieux te libère des caprices du Destin ?

Les Ases… pourquoi fallait-il que toutes les grandes lignées féeriques s’octroient le titre de dieux dès lors qu’une centaines d’humains stupides se prosternent devant eux ?

-Mon prix sera le tiens Odin. Le Destin, tu le braves assez souvent pour connaître le prix que tu peux réclamer pour lui.

-En effet ! intervint Loki, qui avait réussi à se faire oublier. Oui ! Le grand Odin connaît le prix du Destin ! Et même ton trésor ne suffirait pas à le payer, Alberich !

-Loki ! le rabroua Odin. Paix. Nous sommes là pour venir en aide à ce pauvre nain, non pour l’humilier.

Odin souriait d’un sourire mauvais, celui d’un jarl proposant à un de ces hommes de prêter serment sur sa vie avant de l’envoyer à la mort.

-Certes, le trésor d’Alberich n’est rien en comparaison du prix que je vais devoir payer au Destin. Mais je veux bien céder pour cette contrepartie.

Le vieil homme tira la nasse hors de l’eau et le brochet commença à s’asphyxier.

-Qu’en dis-tu ? Voici mes deux offres. Dans tous les cas, tu sortiras du Rhin, soit sous la forme d’un brochet et je te fais cadeau du service, soit sous ta forme d’origine. Pour cela, je ne te demande que l’ensemble de ton trésor.

Le poisson s’étouffa encore pendant de longues secondes, avant de céder au chantage de son tortinaire.

-Très bien, lâcha-t-il dans ce qui lui restait de souffle. Prends mon trésor et sois maudit pour cela.

-Allons, allons, s’esclaffa Odin. Alberich, calme donc ta colère, elle est inutile. Et ne lance pas une malédiction à la cantonade ! Ce n’est pas digne de toi !

Le dieu ouvrit la cage et relâcha son prisonnier. La peau du brochet commença à glisser et à se craqueler autour d’Alberich, qui sentit bientôt ses poumons se modifier pour prendre une forme plus adaptée à la vie en surface. Il était redevenu le nain qu’il avait été.

Au moment où leur roi repris sa forme, l’armée des Nibelungen, le peuple des nains, gens de brumes ou de terre, venant du Niflheim apparu. Odin et Loki étaient donc cernés.

-Qui est prisonnier maintenant Odin ? Qui ? On voulait me faire cuire ? Ase stupide et plus stupide encore est Loki l’apatride ! Vous pensiez donc que je me laisserais dépouiller de mon trésor si facilement ?

-Soit maudit, Alberich, si tu renies ton serment ! Nous t’avons tiré du fleuve Roi, nous t’avons sauvé des griffes de cette loutre et tu nous menaces ? Tu connais les règles et tu sais que tant que je tiens cette lance, ce que j’ai fait, je peux le défaire !

Odin pointa Grüngnir, la lance du Destin, taillée dans le bois du frêne Yggdrasil, elle l’avait transpercé durant trois jours, avant de le faire renaître en tant que Fae, suffisamment puissant pour se donner le titre de dieu des dieux quand il marchait chez les humains. Le bois de la lance frémissait d’énergie magique et n’attendait qu’un mot de Odin pour balayer entièrement l’armée du Niflheim. Loki lui même, lui qui d’habitude ne craignait rien, pas même la mort, pas même Hel, la maîtresse des enfers, recula devant la colère de Odin et la lance.

Alberich baissa les yeux et leva une main vers le ciel. Un anneau de lumière apparu et de celui-ci se déversa des flots d’or rouge. Des pièces de toute sortes, des joyaux, des pierreries, les plus beaux trésors de la terre s’amoncelaient devant le nain à l’air maussade. Pourtant un sourire en coin restait sur son visage.

Loki contemplait admiratif le tas de richesses qui commençait à rouler dans le lit du Rhin. Malgré le fait qu’il soit sans âge, l’esprit du feu avait gardé une sorte d’émerveillement adolescent en toute occasion. Il commença à jouer avec les parures et les armes précieuses. Odin lui restait stoïque et avait lui aussi un rictus mauvais.

-Bien Alberich. Je vois que ta richesse n’est pas qu’une rumeur. Pourtant, je vois encore à ton doigt un anneau d’or. Il fait lui aussi parti de ton trésor que je sache. Il me revient donc de droit !

– Tu peux bien avoir mon trésor mais jamais tu n’auras mon anneau. Andvaranaut, l’anneau du Destin, m’est lié ! Tu seras maudit si tu m’en sépare, tel l’ont édicté les Nornes !

-Je me fiche du Destin ! Je suis Odin le porteur de Grungnir. Dieu des dieux. Maître des Nornes et dépositaire du passé, présent et futur ! Donne moi cet anneau Alberich !

Odin s’empara de l’anneau qu’Alberich lui lança au visage, et le passa à son doigt. Le vieil homme barbu leva la main et l’anneau de lumière réapparu. Le trésor se volatilisa en Asgard et l’armée du Niflheim disparu dans la brume.

-Te voici seul, sans armée, sans pouvoir ni richesse. Remercie moi d’être généreux, je pourrais te tuer sur place

Le nain eut un sourire torve.

-Tu es fou, surtout ! Fou de croire que le Destin ne te rattrapera jamais ! Je te le prédis, Odin, cet anneau causera ta perte et celle des tiens ! Sens la marque de la fatalité sur toi !

Une odeur de chair brûlée se fit sentir quand l’anneau d’or pur se changea en fer et marqua son porteur. L’anneau coupait le premier lien avec la Magie, et d’autres viendraient par la suite. Surpris par la souffrance infligée, Odin ne pu empécher la brume d’envelopper Alberich. Confus, il regarda l’anneau qu’il avait reçu.

L’anneau des Nibelungens, celui par qui le Ragnarök arriva, celui qui maudit et voue à la damnation tous ses porteurs. Même Odin ne put échapper à son destin et périt par la faute de l’anneau.

L’anneau de pouvoir, celui qui scelle les serments, dissimule les secrets et efface le mensonge. Maudit soit celui qui se parjure devant lui, car l’anneau contient un pouvoir plus grand que celui qui l’a forgé. Son domaine est la vérité et la fidélité à sa parole, comment pourrait-on faire de son cher trésor un objet si vil et si maléfique ?

Derrière son bureau, Alberich eut un vague sourire satisfait au souvenir du piège grossier dnas lequele il avait pris Loki. La promesse de richesse sans fin et de pouvoir infini, sans Odin pour le contrôler. Il avait été suffisamment efficace lors du Ragnaröck pour mériter de survivre et d’avoir sa place à son service. Ce Tolkien méritait peut être le même sort après tout.

– Je dois tout de même lui reconnaître un certain style, songea-t-il à voix haute. Je vais peut-être le laisser vivre… De toute façon nous avons bientôt le Samain à organiser et les questions à traiter sont d’importance. Qu’est-ce ? Une bulle papale à valider ? Fais donc voir, Loki.”

– Seigneur, il serait peut être bon de remettre ça à plus tard, le Baron s’impatiente et Bastet nous a informé que plusieurs hôtes sont déjà en route.

Tibet

1924 – Quelque part au Tibet

Tārā observait la femme avancer sur le chemin escarpé en compagnie du jeune homme. Perchée sur son rocher en contre-haut du chemin, sans qu’aucun humain ne puisse la voir, elle encourageait silencieusement celle qui bravait les éléments pour retourner au coeur du Pays des Neige, dans la capitale de ce que les Européens avaient toujours appelé Tibet. Tārā n’appréciait pas le comportement de ses cousins faes d’Europe et d’Amérique, qui traitaient les humains comme des animaux et cherchaient à les asservir à tout prix… Avec pour seul résultat que ceux-ci perdaient leurs croyances et devenaient hermétiques aux émotions. Tout ça à cause de l’égo et des envies de domination des faes de l’Ouest… Alors qu’ici, avec son frère Avalokitéçvara et Siddharta Gautama, que les humains appelaient aussi Bouddha, ils avaient montré aux autres faes que la vie en harmonie avec les humains était possible et beaucoup plus fructueuse pour tout le monde. Évidemment, tous n’adhéraient pas tout à fait à ce courant de pensée, par exemple, Shiva et sa bande avaient tendance à trop cloisonner les humains, c’est d’ailleurs pour cela que Siddharta avait quitté l’Inde…

La bodhisattva soupira et reporta son attention sur le couple qui gravissait le col de la montagne. Son cœur s’emplit de compassion en voyant la femme reprendre son souffle, et admira l’ingéniosité de son déguisement. Peu sauraient reconnaître dans la pélerine essoufflée l’exploratrice étrangère, venue de l’autre bout du monde pour marcher librement dans ce pays enchanteur. Toutes ces émotions qu’elle éprouvait… Un régal pour les faes de la région. Mais Tārā s’était en plus attachée à l’humaine qui ne pouvait la voir. Elle était décidée à lui donner un petit coup de pouce de temps en temps pour l’aider à atteindre Lhassa.

Quittant son perchoir, elle s’avança sur le chemin et vit au loin un groupe de pèlerins qui marchait d’un bon sur le chemin, et l’une d’entre eux avait accroché son bonnet en peau d’agneau sur ses affaires de voyages. Une idée lui vint. Elle savait que les pèlerins avaient une superstition : si leur chapeau venait à tomber durant leur voyage, ils ne le ramasseraient sous aucun prétexte car cela pourrait leur attirer malheur. Stupide croyance, qui aurait sont utilité aujourd’hui. La fae s’approcha de la pèlerine et souffla doucement, faisant tomber le bonnet sur le chemin. La femme s’en aperçu, mais ne fit aucun geste pour aller chercher ce qui était tombé.

Tārā sourit. Son plan fonctionnait, et permettrait à la femme de passer plus inaperçu plus loin dans le pays. Car même si son costume était bluffant, il n’était pas tout à fait au point.

***

« J’avais remarqué que ma vieille coiffure plus ou moins à la mode du Loutzé Kiang attirait l’attention des gens que nous rencontrions. Nous nous trouvions, maintenant, loin de la région où elle est portée, elle semblait singulière et l’on s’informait de mon pays natal.

Je compris nettement que cette dernière mettait mon incognito en péril. Elle ne trahissait pas directement mon origine mais les questions qu’elle provoquait pouvaient conduire sur un terrain dangereux et, de toute façon, la singularité de mon costume, me sortant de l’uniformité des pélerins, laissait une empreinte dans la mémoire de ceux qui me voyait et devenait un moyen de suivre mes traces. Il m’aurait absolument fallu un chapeau tibétain, mais il était impossible d’en trouver un dans la région que je traversais, paysans et paysannes demeurant toujours tête nue. Les imiter ne me convenait guère. Je préférais cacher mes cheveux, qui en dépit de l’encre de Chine, n’arrivaient pas à égaler le beau noir de ceux des Tibétaines et je redoutais aussi une insolation au cours de mes longues marches sous un soleil ardent.

Le temps était venu où le misérable bonnet, ramassé un soir dans la forêt et soigneusement conservé, après un lavage consciencieux, allait me devenir utile. D’une forme familière à tous les Tibétains, porté par des milliers de femmes de l’est et du nord du pays, il n’éveillerait aucune curiosité. En fait, dès que, le lendemain, j’eus substitué à mon plus pittoresque mais trop compromettant turban rouge, les gens cessèrent de me dévisager le long des routes et toutes les questions concernant mon origine cessèrent comme par enchantement.

Comment donc aurais-je encore pu douter qu’un mystérieux et prévoyant ami l’avait fait tout exprès tomber devant mes pas ?… Yongden et moi souriions en parlant de cet invisible bienfaiteur, comme l’on sourit des bonnes fées, mais je n’oserais pas affirmer que, dans le secret de mon cœur, je ne me sentais pas de plus en plus convaincue d’avoir été l’objet de quelque occulte sollicitude. »

Alexandra David-Néel, Voyage d’une parisienne à Lhassa

***

1984 – Lhassa

Installé sur son siège au cœur même du Potala, grand temple au centre de la ville, Siddharta méditait. Il avait parcouru l’Asie en long et en large, mais rien n’était selon lui plus serein que les tréfonds du temple de la capitale du Tibet. Et même si depuis quelques décennies la situation se dégradait ici, il gardait un certain attachement à ce morceau du monde.

« Tiens tiens tiens… Siddharta Gautama en personne en train de méditer. Mais quelle surprise, vraiment ! »

La voix sarcastique lui fit ouvrir un œil, et le referma aussitôt.

« Shiva… Quel mauvais vent t’amène ici ? Demanda t-il d’une voix lasse à celui qui avait été son ami.

– Notre cher ami Avalokitéçvara voulait qu’on se voit à propos de ce qu’il se passe du côté des humains. Même à toi, ça n’a pas du t’échapper.

– Je sais, je sais… Nous nous affaiblissons parce que les humains perdent la foi. Même nous, qu’ils vénèrent et respectent, nous perdons de notre influence. Je dois avouer que je ne sais pas quoi faire à ce sujet. »

A ce moment entra dans la pièce Avalokitéçvara, vêtu de brocart et d’or comme les lamas qui œuvrent dans le temple. Il salua Shiva d’un signe de tête et s’assit sur des coussins à même le sol, et parla d’une voix grave.

« Mes amis, il est temps de mettre vos différents de côté. Le problème est beaucoup plus ancien que ce que nous pensions. Bien que nous ayons été épargnés jusqu’ici, les humains commencent à être ici aussi touchés par ce qui a provoqué chez ceux de l’Ouest une perte d’émotions pures. Plus de peurs, plus de rêves, plus de rage de vivre. Tārā m’a rapporté qu’en Occident, la situation est assez préoccupante, mais les certains faes espèrent trouver une solution avant de perdre pieds complètement.

– Bon, en gros, tu m’as fait venir ici pour rien ? S’exclama Shiva. T’es en train de nous dire qu’on a un problème mais qu’on a pas de solution ? Merci, je n’avais pas besoin de toi pour m’en rendre compte, vraiment !

– Nous devons y réfléchir aussi pour nous, Shiva. Il le faut, tant qu’il est encore temps… Nous avons encore un peu de marge, donc profitons-en… »

Se regardant du coin de l’oeil, se jaugeant les uns les autres, ils s’installèrent plus confortablement pour la longue discussion qui se préparait.