L’artefact de la Maison Imbolc

Je suis Totsuka, née entre les mains d’Izanagi, le fae qui est entré dans les légendes du Japon au point que les humains le confondent avec son dieu fondateur. J’ai longtemps été son instrument de gloire, l’actrice de toutes ses conquêtes, et par la suite la partenaire de son fils, Susanoo. C’est grâce à moi qu’Izanagi a pu s’enfuir de Yomi, le pays de la nuit et de la mort, et de fuir les yokai de son épouse putréfiée, la démente Izanami. C’est aussi grâce à moi que Susanoo a gagné le défi que lui avait lancé sa sœur, Amateratsu. Susanoo le dieu des tempêtes, qui a trahi ma confiance et s’est servi de mes pouvoirs à des fins égoïstes. Il me brisa en trois morceaux dans le seul de but satisfaire son orgueil, et m’abandonna au fond d’un grenier obscure pendant des années, oubliée de tous. Déterminée à me venger, je me suis reforgée. Aussi puissante qu’avant, Susanoo me retrouva et se servit à nouveau de moi afin de répandre la mort et la destruction. J’avais décidé d’attendre mon heure afin de lui faire payer son affront. Me battant à ses côtés pour vaincre le dragon octocéphale Yamata no Orochi, il découvrit une autre épée dans les entrailles de celui-ci. Kusanagi. Cet évènement marqua un des grands tournants de mon existence, car dès lors il ne se préoccupa plus de moi le moins du monde, au profit de sa nouvelle partenaire, si puissante et si belle. Cette jeune épée me surclassa, en terme d’invincibilité, et devint l’emblème du Japon. Quand à moi, j’avais laissé passer ma chance de revanche.

Je ne pardonnerai jamais ni à Susanoo, ni à Kusanagi, ni même à Izanagi, ce vieil ancêtre rongé par la folie, de m’avoir abandonnée après tant d’années de dévouement et de service. Le vieux fou tomba sur moi, un jour, prenant la poussière dans un placard de la demeure de Susanoo. Pour je ne sais quelle raison obscure, il se mit à m’utiliser pour couper du bois. J’explosai littéralement de fureur. Aveuglée par ma rage, je réussi à prendre le contrôle de son esprit défaillant afin de me servir de lui pour ses bras et ses jambes. Je n’avais pas l’intention de rester un instant de plus à contempler les exploits de Kusanagi, recluse comme une vieillarde alors que mes pouvoirs et ma lame étaient toujours intactes.

Ainsi débuta mon exode vers l’Ouest. Nous avons traversé le continent asiatique tant bien que mal, dans un périple qui dura plusieurs générations humaines. Lorsque je parvins en Grande Bretagne, l’Est m’avait déjà oubliée depuis longtemps. Je me sens rouiller de l’intérieur rien que d’y penser.

Dans ce pays de barbares, où la majorité des humains rongeaient encore leurs os comme des animaux, j’entrevis la possibilité de parvenir à une gloire nouvelle. J’ordonnai à Izanagi de me planter dans un rocher et d’y graver que celui qui me retirerai de ma prison deviendrai Roi de Bretagne. Je l’envoyai ensuite répandre cette rumeur insidieuse à travers le pays. Aussi vieux et fou qu’il pouvait l’être, Izanagi était le fae qui avait transformé le Japon. Quiconque l’avait sous les yeux lui prêtait la plus grande attention, et le moindre de ses mots avait valeur de vérité universelle.

Je ne fus pas déçue. Une multitude d’humains avides de pouvoirs essayèrent, pendant des années, de m’arracher à mon piédestal. Mais il était hors de question que je daigne servir un membre de cette race inférieure, et je savais qu’un jour viendrait un être digne de mon intérêt. C’est ainsi que je fini par rencontrer Arthur. Dès qu’il se présenta à moi, je lus dans son regard autant de folie et d’avidité que j’en avais lu autrefois dans les yeux de Susanoo. Arthur était un fae, bien que je n’étais pas sûre, à l’époque, qu’il le sache lui-même. Ses pouvoirs et son ambition étaient, de surcroît, démesurées. J’avais trouvé celui qui m’emmènerai une fois encore au sommet de ma gloire.

Et cette gloire pris forme, elle surpassa presque celle que j’avais atteinte en Orient. Comme avec le kami des tempêtes, j’emmenais Arthur vers des extrémités qui gravèrent à tout jamais son nom dans l’histoire. Nos noms. Ce fae était encore plus fou que Susanoo et Izanagi réunis, et peut-être bien plus dangereux. Je ne pouvais m’empêcher de frissonner de malaise lorsqu’il me fixait de ses gros yeux ronds, avec ce visage de singe et ces cheveux délavés. Les occidentaux était une race bien laide, en comparaison de la grâce et du raffinement des asiatiques, mais ils avaient le mérite d’être fidèles. Il ne lui aurait pas traversé l’esprit, à lui, de me briser sur un rocher parce que sa sœur lui faisait de l’ombre.

À vrai dire, je veillai soigneusement à occuper son esprit de façon à contrôler ses agissements. Le seul à être autorisé à poser les mains sur moi, en dehors de lui, était Izanagi, que je lui avait fait accepter de prendre sous sa protection. Il me plaisait d’avoir un esclave dédié à mon service, et je goûtais son obéissance empressée avec délectation, étanchant ma soif de vengeance. Si j’avais su que ma troisième et dernière déchéance serait provoquée par ce vieillard, j’aurai plutôt songé à le saigner comme un cochon.

Izanagi n’était, semblait-il, pas aussi fou qu’il voulait bien le laisser paraître. Ou, s’il était fou, ses convictions avaient reprit le dessus en constatant les plus hauts faits d’Arthur. Il avait aussi compris que je n’étais pas innocente dans cette affaire. Après tout, il le savait mieux que personne : j’ai toujours méprisé les humains. Stupides et fragiles comme des insectes, ils vous toisent comme si vous n’étiez qu’un vulgaire couteau de cuisine et se proclament votre maître dès lors qu’ils frôlent votre garde. Il valait bien mieux garder ces créatures insensées sous bonne garde, et alimenter leurs peurs et leur imaginaire afin d’en tirer toujours plus d’essence de Magie. Ils ne servaient, après tout, qu’à cela.

Ce n’était vraisemblablement pas l’avis d’Izanagi qui, en son temps, avait régné sur les humains avec une bienveillance paternaliste. Il se servit du lien psychique que j’avais établi avec lui pour bloquer mes pouvoirs et provoquer la chute d’Arthur devant Mordred. Aidé de Morgane, le fils vainquit le père et l’enferma dans un tombeau scellé, avant de s’emparer de moi et de me ceindre à sa ceinture comme un trophée. J’ai évidemment essayé de m’emparer de son esprit, comme je l’avais fait pour Arthur, mais je me heurtai à un mur d’incompréhension et de noirceur malsaine. Si Mordred possédait un esprit, il était formé si différemment de ceux que je connaissais qu’il m’était impossible de l’atteindre.

Je suis toujours là, puissante et avide de pouvoir, inutilement suspendue comme un linge à la ceinture de Mordred. Un jour, c’est certain, je prendrais ma revanche et j’effacerai ces siècles d’humiliation dans le sang.

Je suis Totsuka. Je suis Excalibur.

L’artefact de la Maison Samain

Un Anneau pour le Seigneur ténébreux sur son sombre trône,

Au pays de Mordor où s’étendent les ombres

Un Anneau pour les gouverner tous

Un Anneau pour les trouver

Un Anneau pour les amener tous,

Et dans les ténèbres les lier.

Ces vers résonnaient aux oreilles d’Alberich comme une provocation. Ce misérable humain, ce Tolkien, écrire une fresque sur son plus cher trésor, son anneau et la conclure ainsi ? Détruire son anneau ? Même dans un roman, c’était inacceptable ! Lui, Alberich, ne se laisserait pas narguer par un écrimaillon de pacotille. Après tout, l’anneau des Nibelungens était son chef d’oeuvre, le plus puissant artefact jamais conçu. Ces humains n’étaient que trop primitifs pour le comprendre et le voir, même s’ils pouvaient en contempler la puissance !

Alberich reprit un verre de rhum. Cette boisson justifiait à elle seule, pensa-t-il, l’anéantissement définitif des Ases et d’avoir enfin pu quitter les contrées froides de Midgard, la vie était bien plus aisée à Casablanca et le climat autrement plus agréable !

Il observa Loki filer discrètement avec l’exemplaire du Seigneur des anneaux entre ses mains, allant nourrir les flammes de la cheminée, puis noya son regard dans le liquide doré.

L’or du Rhin, voilà ce qu’était l’anneau. Le Rhin, le fleuve roi, son ancienne prison. Il avait été maudit, voué à passer le restant de ces jours sous la forme d’un brochet par la faute des Nornes, ces soeurs tissant le destin. Non pas qu’il leur avait déplu ou manqué de respect. Elles ne l’avaient fait que pour complaire au Destin.

La mort avait failli le cueillir sous cette forme alors qu’il désespérait de retrouver son royaume et son trésor. Otr, le fils du géant Hreidmar, était venu sur les bords du Rhin pour une simple pêche. Il maîtrisait l’art des métamorphoses, oublié depuis longtemps maintenant, et avait résolu de faire ses prises sous la forme d’une loutre. Les deux animaux se reconnurent pour se qu’ils étaient vraiment, mais Otr se lança à la poursuite d’Alberich, l’attrapa et le sorti de l’eau entre ses crocs. Alors que ce dernier étouffait, sous sa forme de brochet, Otr exigea comme prix de sa liberté, le trésor du Nibelung. C’est alors qu’un galet vint lui fracasser le crâne.

Le rire de Loki s’éleva, fier de son tir d’une précision infaillible.

– Vois, Odin, s’exclama-t-il d’un ton enjoué. Vois le bon repas que nous allons faire ! Cette loutre bien grasse a pêché pour nous un brochet de belle taille qui…

Le regard du jeune Loki s’embrasa quand il posa les yeux sur le brochet. Loki était issu du Muspellheim, le monde du feu, il était né avant même que Sürt, le géant n’en garde les portes et avait donc par là, hérité de nombreux pouvoirs. Celui de la transformation et de la dissimulation en faisait partie et on ne trompe pas un expert en ces matières. Alors que Odin approchait il le mis au fait de la véritable identité du brochet.

-Tu vois Loki, ton problème c’est que tu agis toujours trop vite, sans réfléchir. Au lieu de parler de le dévorer sur place, mettons notre ami Alberich dans une nasse et discutons. Que vaut la liberté de l’être le plus riche des neufs mondes ?

Odin fabriqua une cage avec quelque brins d’osier et mis le brochet dedans, il plaça le tout dans l’eau. Le dieu n’était pas pressé, il agissait lentement avec des gestes mesurés, à côté de Loki qui, lui, bouillonnait d’impatience.

-On va le préparer aux herbes et le gras de la loutre servira de beurre pour la sauce ! Je te dis que ça, ça va être Thor en culotte de velours !

-Silence Loki ! Alors Alberich ? Que veux-tu et combien es-tu prêt à donner pour obtenir ta liberté ? Sache que si tu ne désires rien, c’est signe que ta vie doit se finir.

Devant tant d’alternatives, le roi des nains dû réfléchir rapidement.

-Il n’y a rien que je ne désire plus que de retrouver ma forme originelle et quitter cette peau de brochet, marmonna-t-il à contrecoeur.

-Et quel prix es-tu prêt à payer pour que moi, Odin, dieu des dieux te libère des caprices du Destin ?

Les Ases… pourquoi fallait-il que toutes les grandes lignées féeriques s’octroient le titre de dieux dès lors qu’une centaines d’humains stupides se prosternent devant eux ?

-Mon prix sera le tiens Odin. Le Destin, tu le braves assez souvent pour connaître le prix que tu peux réclamer pour lui.

-En effet ! intervint Loki, qui avait réussi à se faire oublier. Oui ! Le grand Odin connaît le prix du Destin ! Et même ton trésor ne suffirait pas à le payer, Alberich !

-Loki ! le rabroua Odin. Paix. Nous sommes là pour venir en aide à ce pauvre nain, non pour l’humilier.

Odin souriait d’un sourire mauvais, celui d’un jarl proposant à un de ces hommes de prêter serment sur sa vie avant de l’envoyer à la mort.

-Certes, le trésor d’Alberich n’est rien en comparaison du prix que je vais devoir payer au Destin. Mais je veux bien céder pour cette contrepartie.

Le vieil homme tira la nasse hors de l’eau et le brochet commença à s’asphyxier.

-Qu’en dis-tu ? Voici mes deux offres. Dans tous les cas, tu sortiras du Rhin, soit sous la forme d’un brochet et je te fais cadeau du service, soit sous ta forme d’origine. Pour cela, je ne te demande que l’ensemble de ton trésor.

Le poisson s’étouffa encore pendant de longues secondes, avant de céder au chantage de son tortinaire.

-Très bien, lâcha-t-il dans ce qui lui restait de souffle. Prends mon trésor et sois maudit pour cela.

-Allons, allons, s’esclaffa Odin. Alberich, calme donc ta colère, elle est inutile. Et ne lance pas une malédiction à la cantonade ! Ce n’est pas digne de toi !

Le dieu ouvrit la cage et relâcha son prisonnier. La peau du brochet commença à glisser et à se craqueler autour d’Alberich, qui sentit bientôt ses poumons se modifier pour prendre une forme plus adaptée à la vie en surface. Il était redevenu le nain qu’il avait été.

Au moment où leur roi repris sa forme, l’armée des Nibelungen, le peuple des nains, gens de brumes ou de terre, venant du Niflheim apparu. Odin et Loki étaient donc cernés.

-Qui est prisonnier maintenant Odin ? Qui ? On voulait me faire cuire ? Ase stupide et plus stupide encore est Loki l’apatride ! Vous pensiez donc que je me laisserais dépouiller de mon trésor si facilement ?

-Soit maudit, Alberich, si tu renies ton serment ! Nous t’avons tiré du fleuve Roi, nous t’avons sauvé des griffes de cette loutre et tu nous menaces ? Tu connais les règles et tu sais que tant que je tiens cette lance, ce que j’ai fait, je peux le défaire !

Odin pointa Grüngnir, la lance du Destin, taillée dans le bois du frêne Yggdrasil, elle l’avait transpercé durant trois jours, avant de le faire renaître en tant que Fae, suffisamment puissant pour se donner le titre de dieu des dieux quand il marchait chez les humains. Le bois de la lance frémissait d’énergie magique et n’attendait qu’un mot de Odin pour balayer entièrement l’armée du Niflheim. Loki lui même, lui qui d’habitude ne craignait rien, pas même la mort, pas même Hel, la maîtresse des enfers, recula devant la colère de Odin et la lance.

Alberich baissa les yeux et leva une main vers le ciel. Un anneau de lumière apparu et de celui-ci se déversa des flots d’or rouge. Des pièces de toute sortes, des joyaux, des pierreries, les plus beaux trésors de la terre s’amoncelaient devant le nain à l’air maussade. Pourtant un sourire en coin restait sur son visage.

Loki contemplait admiratif le tas de richesses qui commençait à rouler dans le lit du Rhin. Malgré le fait qu’il soit sans âge, l’esprit du feu avait gardé une sorte d’émerveillement adolescent en toute occasion. Il commença à jouer avec les parures et les armes précieuses. Odin lui restait stoïque et avait lui aussi un rictus mauvais.

-Bien Alberich. Je vois que ta richesse n’est pas qu’une rumeur. Pourtant, je vois encore à ton doigt un anneau d’or. Il fait lui aussi parti de ton trésor que je sache. Il me revient donc de droit !

– Tu peux bien avoir mon trésor mais jamais tu n’auras mon anneau. Andvaranaut, l’anneau du Destin, m’est lié ! Tu seras maudit si tu m’en sépare, tel l’ont édicté les Nornes !

-Je me fiche du Destin ! Je suis Odin le porteur de Grungnir. Dieu des dieux. Maître des Nornes et dépositaire du passé, présent et futur ! Donne moi cet anneau Alberich !

Odin s’empara de l’anneau qu’Alberich lui lança au visage, et le passa à son doigt. Le vieil homme barbu leva la main et l’anneau de lumière réapparu. Le trésor se volatilisa en Asgard et l’armée du Niflheim disparu dans la brume.

-Te voici seul, sans armée, sans pouvoir ni richesse. Remercie moi d’être généreux, je pourrais te tuer sur place

Le nain eut un sourire torve.

-Tu es fou, surtout ! Fou de croire que le Destin ne te rattrapera jamais ! Je te le prédis, Odin, cet anneau causera ta perte et celle des tiens ! Sens la marque de la fatalité sur toi !

Une odeur de chair brûlée se fit sentir quand l’anneau d’or pur se changea en fer et marqua son porteur. L’anneau coupait le premier lien avec la Magie, et d’autres viendraient par la suite. Surpris par la souffrance infligée, Odin ne pu empécher la brume d’envelopper Alberich. Confus, il regarda l’anneau qu’il avait reçu.

L’anneau des Nibelungens, celui par qui le Ragnarök arriva, celui qui maudit et voue à la damnation tous ses porteurs. Même Odin ne put échapper à son destin et périt par la faute de l’anneau.

L’anneau de pouvoir, celui qui scelle les serments, dissimule les secrets et efface le mensonge. Maudit soit celui qui se parjure devant lui, car l’anneau contient un pouvoir plus grand que celui qui l’a forgé. Son domaine est la vérité et la fidélité à sa parole, comment pourrait-on faire de son cher trésor un objet si vil et si maléfique ?

Derrière son bureau, Alberich eut un vague sourire satisfait au souvenir du piège grossier dnas lequele il avait pris Loki. La promesse de richesse sans fin et de pouvoir infini, sans Odin pour le contrôler. Il avait été suffisamment efficace lors du Ragnaröck pour mériter de survivre et d’avoir sa place à son service. Ce Tolkien méritait peut être le même sort après tout.

– Je dois tout de même lui reconnaître un certain style, songea-t-il à voix haute. Je vais peut-être le laisser vivre… De toute façon nous avons bientôt le Samain à organiser et les questions à traiter sont d’importance. Qu’est-ce ? Une bulle papale à valider ? Fais donc voir, Loki.”

– Seigneur, il serait peut être bon de remettre ça à plus tard, le Baron s’impatiente et Bastet nous a informé que plusieurs hôtes sont déjà en route.

Tibet

1924 – Quelque part au Tibet

Tārā observait la femme avancer sur le chemin escarpé en compagnie du jeune homme. Perchée sur son rocher en contre-haut du chemin, sans qu’aucun humain ne puisse la voir, elle encourageait silencieusement celle qui bravait les éléments pour retourner au coeur du Pays des Neige, dans la capitale de ce que les Européens avaient toujours appelé Tibet. Tārā n’appréciait pas le comportement de ses cousins faes d’Europe et d’Amérique, qui traitaient les humains comme des animaux et cherchaient à les asservir à tout prix… Avec pour seul résultat que ceux-ci perdaient leurs croyances et devenaient hermétiques aux émotions. Tout ça à cause de l’égo et des envies de domination des faes de l’Ouest… Alors qu’ici, avec son frère Avalokitéçvara et Siddharta Gautama, que les humains appelaient aussi Bouddha, ils avaient montré aux autres faes que la vie en harmonie avec les humains était possible et beaucoup plus fructueuse pour tout le monde. Évidemment, tous n’adhéraient pas tout à fait à ce courant de pensée, par exemple, Shiva et sa bande avaient tendance à trop cloisonner les humains, c’est d’ailleurs pour cela que Siddharta avait quitté l’Inde…

La bodhisattva soupira et reporta son attention sur le couple qui gravissait le col de la montagne. Son cœur s’emplit de compassion en voyant la femme reprendre son souffle, et admira l’ingéniosité de son déguisement. Peu sauraient reconnaître dans la pélerine essoufflée l’exploratrice étrangère, venue de l’autre bout du monde pour marcher librement dans ce pays enchanteur. Toutes ces émotions qu’elle éprouvait… Un régal pour les faes de la région. Mais Tārā s’était en plus attachée à l’humaine qui ne pouvait la voir. Elle était décidée à lui donner un petit coup de pouce de temps en temps pour l’aider à atteindre Lhassa.

Quittant son perchoir, elle s’avança sur le chemin et vit au loin un groupe de pèlerins qui marchait d’un bon sur le chemin, et l’une d’entre eux avait accroché son bonnet en peau d’agneau sur ses affaires de voyages. Une idée lui vint. Elle savait que les pèlerins avaient une superstition : si leur chapeau venait à tomber durant leur voyage, ils ne le ramasseraient sous aucun prétexte car cela pourrait leur attirer malheur. Stupide croyance, qui aurait sont utilité aujourd’hui. La fae s’approcha de la pèlerine et souffla doucement, faisant tomber le bonnet sur le chemin. La femme s’en aperçu, mais ne fit aucun geste pour aller chercher ce qui était tombé.

Tārā sourit. Son plan fonctionnait, et permettrait à la femme de passer plus inaperçu plus loin dans le pays. Car même si son costume était bluffant, il n’était pas tout à fait au point.

***

« J’avais remarqué que ma vieille coiffure plus ou moins à la mode du Loutzé Kiang attirait l’attention des gens que nous rencontrions. Nous nous trouvions, maintenant, loin de la région où elle est portée, elle semblait singulière et l’on s’informait de mon pays natal.

Je compris nettement que cette dernière mettait mon incognito en péril. Elle ne trahissait pas directement mon origine mais les questions qu’elle provoquait pouvaient conduire sur un terrain dangereux et, de toute façon, la singularité de mon costume, me sortant de l’uniformité des pélerins, laissait une empreinte dans la mémoire de ceux qui me voyait et devenait un moyen de suivre mes traces. Il m’aurait absolument fallu un chapeau tibétain, mais il était impossible d’en trouver un dans la région que je traversais, paysans et paysannes demeurant toujours tête nue. Les imiter ne me convenait guère. Je préférais cacher mes cheveux, qui en dépit de l’encre de Chine, n’arrivaient pas à égaler le beau noir de ceux des Tibétaines et je redoutais aussi une insolation au cours de mes longues marches sous un soleil ardent.

Le temps était venu où le misérable bonnet, ramassé un soir dans la forêt et soigneusement conservé, après un lavage consciencieux, allait me devenir utile. D’une forme familière à tous les Tibétains, porté par des milliers de femmes de l’est et du nord du pays, il n’éveillerait aucune curiosité. En fait, dès que, le lendemain, j’eus substitué à mon plus pittoresque mais trop compromettant turban rouge, les gens cessèrent de me dévisager le long des routes et toutes les questions concernant mon origine cessèrent comme par enchantement.

Comment donc aurais-je encore pu douter qu’un mystérieux et prévoyant ami l’avait fait tout exprès tomber devant mes pas ?… Yongden et moi souriions en parlant de cet invisible bienfaiteur, comme l’on sourit des bonnes fées, mais je n’oserais pas affirmer que, dans le secret de mon cœur, je ne me sentais pas de plus en plus convaincue d’avoir été l’objet de quelque occulte sollicitude. »

Alexandra David-Néel, Voyage d’une parisienne à Lhassa

***

1984 – Lhassa

Installé sur son siège au cœur même du Potala, grand temple au centre de la ville, Siddharta méditait. Il avait parcouru l’Asie en long et en large, mais rien n’était selon lui plus serein que les tréfonds du temple de la capitale du Tibet. Et même si depuis quelques décennies la situation se dégradait ici, il gardait un certain attachement à ce morceau du monde.

« Tiens tiens tiens… Siddharta Gautama en personne en train de méditer. Mais quelle surprise, vraiment ! »

La voix sarcastique lui fit ouvrir un œil, et le referma aussitôt.

« Shiva… Quel mauvais vent t’amène ici ? Demanda t-il d’une voix lasse à celui qui avait été son ami.

– Notre cher ami Avalokitéçvara voulait qu’on se voit à propos de ce qu’il se passe du côté des humains. Même à toi, ça n’a pas du t’échapper.

– Je sais, je sais… Nous nous affaiblissons parce que les humains perdent la foi. Même nous, qu’ils vénèrent et respectent, nous perdons de notre influence. Je dois avouer que je ne sais pas quoi faire à ce sujet. »

A ce moment entra dans la pièce Avalokitéçvara, vêtu de brocart et d’or comme les lamas qui œuvrent dans le temple. Il salua Shiva d’un signe de tête et s’assit sur des coussins à même le sol, et parla d’une voix grave.

« Mes amis, il est temps de mettre vos différents de côté. Le problème est beaucoup plus ancien que ce que nous pensions. Bien que nous ayons été épargnés jusqu’ici, les humains commencent à être ici aussi touchés par ce qui a provoqué chez ceux de l’Ouest une perte d’émotions pures. Plus de peurs, plus de rêves, plus de rage de vivre. Tārā m’a rapporté qu’en Occident, la situation est assez préoccupante, mais les certains faes espèrent trouver une solution avant de perdre pieds complètement.

– Bon, en gros, tu m’as fait venir ici pour rien ? S’exclama Shiva. T’es en train de nous dire qu’on a un problème mais qu’on a pas de solution ? Merci, je n’avais pas besoin de toi pour m’en rendre compte, vraiment !

– Nous devons y réfléchir aussi pour nous, Shiva. Il le faut, tant qu’il est encore temps… Nous avons encore un peu de marge, donc profitons-en… »

Se regardant du coin de l’oeil, se jaugeant les uns les autres, ils s’installèrent plus confortablement pour la longue discussion qui se préparait.