L’artefact de la Maison Samain

Un Anneau pour le Seigneur ténébreux sur son sombre trône,

Au pays de Mordor où s’étendent les ombres

Un Anneau pour les gouverner tous

Un Anneau pour les trouver

Un Anneau pour les amener tous,

Et dans les ténèbres les lier.

Ces vers résonnaient aux oreilles d’Alberich comme une provocation. Ce misérable humain, ce Tolkien, écrire une fresque sur son plus cher trésor, son anneau et la conclure ainsi ? Détruire son anneau ? Même dans un roman, c’était inacceptable ! Lui, Alberich, ne se laisserait pas narguer par un écrimaillon de pacotille. Après tout, l’anneau des Nibelungens était son chef d’oeuvre, le plus puissant artefact jamais conçu. Ces humains n’étaient que trop primitifs pour le comprendre et le voir, même s’ils pouvaient en contempler la puissance !

Alberich reprit un verre de rhum. Cette boisson justifiait à elle seule, pensa-t-il, l’anéantissement définitif des Ases et d’avoir enfin pu quitter les contrées froides de Midgard, la vie était bien plus aisée à Casablanca et le climat autrement plus agréable !

Il observa Loki filer discrètement avec l’exemplaire du Seigneur des anneaux entre ses mains, allant nourrir les flammes de la cheminée, puis noya son regard dans le liquide doré.

L’or du Rhin, voilà ce qu’était l’anneau. Le Rhin, le fleuve roi, son ancienne prison. Il avait été maudit, voué à passer le restant de ces jours sous la forme d’un brochet par la faute des Nornes, ces soeurs tissant le destin. Non pas qu’il leur avait déplu ou manqué de respect. Elles ne l’avaient fait que pour complaire au Destin.

La mort avait failli le cueillir sous cette forme alors qu’il désespérait de retrouver son royaume et son trésor. Otr, le fils du géant Hreidmar, était venu sur les bords du Rhin pour une simple pêche. Il maîtrisait l’art des métamorphoses, oublié depuis longtemps maintenant, et avait résolu de faire ses prises sous la forme d’une loutre. Les deux animaux se reconnurent pour se qu’ils étaient vraiment, mais Otr se lança à la poursuite d’Alberich, l’attrapa et le sorti de l’eau entre ses crocs. Alors que ce dernier étouffait, sous sa forme de brochet, Otr exigea comme prix de sa liberté, le trésor du Nibelung. C’est alors qu’un galet vint lui fracasser le crâne.

Le rire de Loki s’éleva, fier de son tir d’une précision infaillible.

– Vois, Odin, s’exclama-t-il d’un ton enjoué. Vois le bon repas que nous allons faire ! Cette loutre bien grasse a pêché pour nous un brochet de belle taille qui…

Le regard du jeune Loki s’embrasa quand il posa les yeux sur le brochet. Loki était issu du Muspellheim, le monde du feu, il était né avant même que Sürt, le géant n’en garde les portes et avait donc par là, hérité de nombreux pouvoirs. Celui de la transformation et de la dissimulation en faisait partie et on ne trompe pas un expert en ces matières. Alors que Odin approchait il le mis au fait de la véritable identité du brochet.

-Tu vois Loki, ton problème c’est que tu agis toujours trop vite, sans réfléchir. Au lieu de parler de le dévorer sur place, mettons notre ami Alberich dans une nasse et discutons. Que vaut la liberté de l’être le plus riche des neufs mondes ?

Odin fabriqua une cage avec quelque brins d’osier et mis le brochet dedans, il plaça le tout dans l’eau. Le dieu n’était pas pressé, il agissait lentement avec des gestes mesurés, à côté de Loki qui, lui, bouillonnait d’impatience.

-On va le préparer aux herbes et le gras de la loutre servira de beurre pour la sauce ! Je te dis que ça, ça va être Thor en culotte de velours !

-Silence Loki ! Alors Alberich ? Que veux-tu et combien es-tu prêt à donner pour obtenir ta liberté ? Sache que si tu ne désires rien, c’est signe que ta vie doit se finir.

Devant tant d’alternatives, le roi des nains dû réfléchir rapidement.

-Il n’y a rien que je ne désire plus que de retrouver ma forme originelle et quitter cette peau de brochet, marmonna-t-il à contrecoeur.

-Et quel prix es-tu prêt à payer pour que moi, Odin, dieu des dieux te libère des caprices du Destin ?

Les Ases… pourquoi fallait-il que toutes les grandes lignées féeriques s’octroient le titre de dieux dès lors qu’une centaines d’humains stupides se prosternent devant eux ?

-Mon prix sera le tiens Odin. Le Destin, tu le braves assez souvent pour connaître le prix que tu peux réclamer pour lui.

-En effet ! intervint Loki, qui avait réussi à se faire oublier. Oui ! Le grand Odin connaît le prix du Destin ! Et même ton trésor ne suffirait pas à le payer, Alberich !

-Loki ! le rabroua Odin. Paix. Nous sommes là pour venir en aide à ce pauvre nain, non pour l’humilier.

Odin souriait d’un sourire mauvais, celui d’un jarl proposant à un de ces hommes de prêter serment sur sa vie avant de l’envoyer à la mort.

-Certes, le trésor d’Alberich n’est rien en comparaison du prix que je vais devoir payer au Destin. Mais je veux bien céder pour cette contrepartie.

Le vieil homme tira la nasse hors de l’eau et le brochet commença à s’asphyxier.

-Qu’en dis-tu ? Voici mes deux offres. Dans tous les cas, tu sortiras du Rhin, soit sous la forme d’un brochet et je te fais cadeau du service, soit sous ta forme d’origine. Pour cela, je ne te demande que l’ensemble de ton trésor.

Le poisson s’étouffa encore pendant de longues secondes, avant de céder au chantage de son tortinaire.

-Très bien, lâcha-t-il dans ce qui lui restait de souffle. Prends mon trésor et sois maudit pour cela.

-Allons, allons, s’esclaffa Odin. Alberich, calme donc ta colère, elle est inutile. Et ne lance pas une malédiction à la cantonade ! Ce n’est pas digne de toi !

Le dieu ouvrit la cage et relâcha son prisonnier. La peau du brochet commença à glisser et à se craqueler autour d’Alberich, qui sentit bientôt ses poumons se modifier pour prendre une forme plus adaptée à la vie en surface. Il était redevenu le nain qu’il avait été.

Au moment où leur roi repris sa forme, l’armée des Nibelungen, le peuple des nains, gens de brumes ou de terre, venant du Niflheim apparu. Odin et Loki étaient donc cernés.

-Qui est prisonnier maintenant Odin ? Qui ? On voulait me faire cuire ? Ase stupide et plus stupide encore est Loki l’apatride ! Vous pensiez donc que je me laisserais dépouiller de mon trésor si facilement ?

-Soit maudit, Alberich, si tu renies ton serment ! Nous t’avons tiré du fleuve Roi, nous t’avons sauvé des griffes de cette loutre et tu nous menaces ? Tu connais les règles et tu sais que tant que je tiens cette lance, ce que j’ai fait, je peux le défaire !

Odin pointa Grüngnir, la lance du Destin, taillée dans le bois du frêne Yggdrasil, elle l’avait transpercé durant trois jours, avant de le faire renaître en tant que Fae, suffisamment puissant pour se donner le titre de dieu des dieux quand il marchait chez les humains. Le bois de la lance frémissait d’énergie magique et n’attendait qu’un mot de Odin pour balayer entièrement l’armée du Niflheim. Loki lui même, lui qui d’habitude ne craignait rien, pas même la mort, pas même Hel, la maîtresse des enfers, recula devant la colère de Odin et la lance.

Alberich baissa les yeux et leva une main vers le ciel. Un anneau de lumière apparu et de celui-ci se déversa des flots d’or rouge. Des pièces de toute sortes, des joyaux, des pierreries, les plus beaux trésors de la terre s’amoncelaient devant le nain à l’air maussade. Pourtant un sourire en coin restait sur son visage.

Loki contemplait admiratif le tas de richesses qui commençait à rouler dans le lit du Rhin. Malgré le fait qu’il soit sans âge, l’esprit du feu avait gardé une sorte d’émerveillement adolescent en toute occasion. Il commença à jouer avec les parures et les armes précieuses. Odin lui restait stoïque et avait lui aussi un rictus mauvais.

-Bien Alberich. Je vois que ta richesse n’est pas qu’une rumeur. Pourtant, je vois encore à ton doigt un anneau d’or. Il fait lui aussi parti de ton trésor que je sache. Il me revient donc de droit !

– Tu peux bien avoir mon trésor mais jamais tu n’auras mon anneau. Andvaranaut, l’anneau du Destin, m’est lié ! Tu seras maudit si tu m’en sépare, tel l’ont édicté les Nornes !

-Je me fiche du Destin ! Je suis Odin le porteur de Grungnir. Dieu des dieux. Maître des Nornes et dépositaire du passé, présent et futur ! Donne moi cet anneau Alberich !

Odin s’empara de l’anneau qu’Alberich lui lança au visage, et le passa à son doigt. Le vieil homme barbu leva la main et l’anneau de lumière réapparu. Le trésor se volatilisa en Asgard et l’armée du Niflheim disparu dans la brume.

-Te voici seul, sans armée, sans pouvoir ni richesse. Remercie moi d’être généreux, je pourrais te tuer sur place

Le nain eut un sourire torve.

-Tu es fou, surtout ! Fou de croire que le Destin ne te rattrapera jamais ! Je te le prédis, Odin, cet anneau causera ta perte et celle des tiens ! Sens la marque de la fatalité sur toi !

Une odeur de chair brûlée se fit sentir quand l’anneau d’or pur se changea en fer et marqua son porteur. L’anneau coupait le premier lien avec la Magie, et d’autres viendraient par la suite. Surpris par la souffrance infligée, Odin ne pu empécher la brume d’envelopper Alberich. Confus, il regarda l’anneau qu’il avait reçu.

L’anneau des Nibelungens, celui par qui le Ragnarök arriva, celui qui maudit et voue à la damnation tous ses porteurs. Même Odin ne put échapper à son destin et périt par la faute de l’anneau.

L’anneau de pouvoir, celui qui scelle les serments, dissimule les secrets et efface le mensonge. Maudit soit celui qui se parjure devant lui, car l’anneau contient un pouvoir plus grand que celui qui l’a forgé. Son domaine est la vérité et la fidélité à sa parole, comment pourrait-on faire de son cher trésor un objet si vil et si maléfique ?

Derrière son bureau, Alberich eut un vague sourire satisfait au souvenir du piège grossier dnas lequele il avait pris Loki. La promesse de richesse sans fin et de pouvoir infini, sans Odin pour le contrôler. Il avait été suffisamment efficace lors du Ragnaröck pour mériter de survivre et d’avoir sa place à son service. Ce Tolkien méritait peut être le même sort après tout.

– Je dois tout de même lui reconnaître un certain style, songea-t-il à voix haute. Je vais peut-être le laisser vivre… De toute façon nous avons bientôt le Samain à organiser et les questions à traiter sont d’importance. Qu’est-ce ? Une bulle papale à valider ? Fais donc voir, Loki.”

– Seigneur, il serait peut être bon de remettre ça à plus tard, le Baron s’impatiente et Bastet nous a informé que plusieurs hôtes sont déjà en route.

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