L’artefact de la Maison Lugnassad

« Je m’éveillais péniblement d’un sommeil de plomb. Une douleur lancinante me fit grimacer, j’avais l’impression d’avoir la tête prise dans un étau. Le sang qui battait à mes tempes me rappelai le rythme des coups de fouets reçus pendant ma captivité. Cadencés, interminables.

Ce souvenir acheva de me réveiller, et je pris conscience de l’endroit où je me trouvais. J’étais enchaîné dans la cellule obscure où l’on m’avais jeté il y avait plusieurs jours. Les tortures et les humiliations que l’on m’y avait fait subir étaient bien au-dessous de ce que je pensais possible pour la dignité humaine. Après des heures interminables de ce traitement, mes bourreaux ont fini par quitter la cellule, lassés de mon manque de réactivité. Ce ne fut qu’à ce moment seulement que j’ai pu m’offrir quelques heures de répit, fuyant la douleur dans le sommeil. Je n’ai aucune idée du temps qui s’était passé depuis ma perte de conscience, et un mauvais pressentiment me soufflait que ma situation n’était pas prête de s’améliorer.

Au bout de quelques heures d’attente dans ce noir total, un bruit de serrure métallique parvint de la porte de la cellule. Lorsqu’elle s’ouvrit, la lumière éblouissante qui en parvint me brûla les yeux, trop habitués à l’obscurité. Aveugle, je sentis qu’on défaisait mes chaînes. On m’attrapa brutalement et on me traîna sur les pierres froides de la bâtisse. On me faisait sortir, probablement pour m’exécuter comme un chien et qu’on entende jamais plus parler de moi. Cette perspective me révolta plus que celle de la mort, et j’essayais vaguement de résister. Mais les jours de privation et de torture avaient eu raison de mes forces, je ne fis pas plus de mal à mes geôliers qu’une mouche à un cheval.

La suite, vous la connaissez. On me fit porter ma propre croix, à laquelle on me cloua comme si j’étais déjà à l’état de cadavre. Je ne comprends pas plus que vous pourquoi je suis là, devant vous et vivant, alors que je suis persuadé… Alors que je sais que je suis mort sur cette croix, sous les yeux de tous ceux qui ont cru en moi. »

Merlin et Viviane toisaient l’humain qui se tenait sous leurs yeux, muets. Viviane, fronça les sourcils et baissa à nouveau les yeux sur l’épieu qu’elle tournait dans ses mains, celui qui avait transpercé le flanc de l’homme crucifié. La puissance de l’essence qui s’en dégageait était effroyable. Son regard croisa celui de Merlin, et elle y lut la même incrédulité que celle qu’elle ressentait. L’humain qui se tenait sous leurs yeux n’en était plus un. L’humain était bel et bien mort sur la croix, mais il avait donné naissance à un nouvel être. La foi humaine et tous les espoirs qu’elle avait placé en cet homme insignifiant, fou à lier, avaient été capable de transcender l’état de leur idole et d’en faire un véritable dieu. L’épieu avait vraisemblablement servi de vecteur afin de transformer son supplicié en un authentique fae.

Merlin frissonna en observant l’objet entre les mains fines de Viviane. Un artefact capable de transformer les humains en fae ne devait surtout pas tomber entre celles de n’importe qui, encore moins celles des humains eux-mêmes. Quand à cet illuminé, il valait mieux le tenir à l’oeil avant qu’il n’ai dans l’idée d’élever ses anciens congénères au même statut que lui.

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