L’artefact de la Maison Imbolc

Je suis Totsuka, née entre les mains d’Izanagi, le fae qui est entré dans les légendes du Japon au point que les humains le confondent avec son dieu fondateur. J’ai longtemps été son instrument de gloire, l’actrice de toutes ses conquêtes, et par la suite la partenaire de son fils, Susanoo. C’est grâce à moi qu’Izanagi a pu s’enfuir de Yomi, le pays de la nuit et de la mort, et de fuir les yokai de son épouse putréfiée, la démente Izanami. C’est aussi grâce à moi que Susanoo a gagné le défi que lui avait lancé sa sœur, Amateratsu. Susanoo le dieu des tempêtes, qui a trahi ma confiance et s’est servi de mes pouvoirs à des fins égoïstes. Il me brisa en trois morceaux dans le seul de but satisfaire son orgueil, et m’abandonna au fond d’un grenier obscure pendant des années, oubliée de tous. Déterminée à me venger, je me suis reforgée. Aussi puissante qu’avant, Susanoo me retrouva et se servit à nouveau de moi afin de répandre la mort et la destruction. J’avais décidé d’attendre mon heure afin de lui faire payer son affront. Me battant à ses côtés pour vaincre le dragon octocéphale Yamata no Orochi, il découvrit une autre épée dans les entrailles de celui-ci. Kusanagi. Cet évènement marqua un des grands tournants de mon existence, car dès lors il ne se préoccupa plus de moi le moins du monde, au profit de sa nouvelle partenaire, si puissante et si belle. Cette jeune épée me surclassa, en terme d’invincibilité, et devint l’emblème du Japon. Quand à moi, j’avais laissé passer ma chance de revanche.

Je ne pardonnerai jamais ni à Susanoo, ni à Kusanagi, ni même à Izanagi, ce vieil ancêtre rongé par la folie, de m’avoir abandonnée après tant d’années de dévouement et de service. Le vieux fou tomba sur moi, un jour, prenant la poussière dans un placard de la demeure de Susanoo. Pour je ne sais quelle raison obscure, il se mit à m’utiliser pour couper du bois. J’explosai littéralement de fureur. Aveuglée par ma rage, je réussi à prendre le contrôle de son esprit défaillant afin de me servir de lui pour ses bras et ses jambes. Je n’avais pas l’intention de rester un instant de plus à contempler les exploits de Kusanagi, recluse comme une vieillarde alors que mes pouvoirs et ma lame étaient toujours intactes.

Ainsi débuta mon exode vers l’Ouest. Nous avons traversé le continent asiatique tant bien que mal, dans un périple qui dura plusieurs générations humaines. Lorsque je parvins en Grande Bretagne, l’Est m’avait déjà oubliée depuis longtemps. Je me sens rouiller de l’intérieur rien que d’y penser.

Dans ce pays de barbares, où la majorité des humains rongeaient encore leurs os comme des animaux, j’entrevis la possibilité de parvenir à une gloire nouvelle. J’ordonnai à Izanagi de me planter dans un rocher et d’y graver que celui qui me retirerai de ma prison deviendrai Roi de Bretagne. Je l’envoyai ensuite répandre cette rumeur insidieuse à travers le pays. Aussi vieux et fou qu’il pouvait l’être, Izanagi était le fae qui avait transformé le Japon. Quiconque l’avait sous les yeux lui prêtait la plus grande attention, et le moindre de ses mots avait valeur de vérité universelle.

Je ne fus pas déçue. Une multitude d’humains avides de pouvoirs essayèrent, pendant des années, de m’arracher à mon piédestal. Mais il était hors de question que je daigne servir un membre de cette race inférieure, et je savais qu’un jour viendrait un être digne de mon intérêt. C’est ainsi que je fini par rencontrer Arthur. Dès qu’il se présenta à moi, je lus dans son regard autant de folie et d’avidité que j’en avais lu autrefois dans les yeux de Susanoo. Arthur était un fae, bien que je n’étais pas sûre, à l’époque, qu’il le sache lui-même. Ses pouvoirs et son ambition étaient, de surcroît, démesurées. J’avais trouvé celui qui m’emmènerai une fois encore au sommet de ma gloire.

Et cette gloire pris forme, elle surpassa presque celle que j’avais atteinte en Orient. Comme avec le kami des tempêtes, j’emmenais Arthur vers des extrémités qui gravèrent à tout jamais son nom dans l’histoire. Nos noms. Ce fae était encore plus fou que Susanoo et Izanagi réunis, et peut-être bien plus dangereux. Je ne pouvais m’empêcher de frissonner de malaise lorsqu’il me fixait de ses gros yeux ronds, avec ce visage de singe et ces cheveux délavés. Les occidentaux était une race bien laide, en comparaison de la grâce et du raffinement des asiatiques, mais ils avaient le mérite d’être fidèles. Il ne lui aurait pas traversé l’esprit, à lui, de me briser sur un rocher parce que sa sœur lui faisait de l’ombre.

À vrai dire, je veillai soigneusement à occuper son esprit de façon à contrôler ses agissements. Le seul à être autorisé à poser les mains sur moi, en dehors de lui, était Izanagi, que je lui avait fait accepter de prendre sous sa protection. Il me plaisait d’avoir un esclave dédié à mon service, et je goûtais son obéissance empressée avec délectation, étanchant ma soif de vengeance. Si j’avais su que ma troisième et dernière déchéance serait provoquée par ce vieillard, j’aurai plutôt songé à le saigner comme un cochon.

Izanagi n’était, semblait-il, pas aussi fou qu’il voulait bien le laisser paraître. Ou, s’il était fou, ses convictions avaient reprit le dessus en constatant les plus hauts faits d’Arthur. Il avait aussi compris que je n’étais pas innocente dans cette affaire. Après tout, il le savait mieux que personne : j’ai toujours méprisé les humains. Stupides et fragiles comme des insectes, ils vous toisent comme si vous n’étiez qu’un vulgaire couteau de cuisine et se proclament votre maître dès lors qu’ils frôlent votre garde. Il valait bien mieux garder ces créatures insensées sous bonne garde, et alimenter leurs peurs et leur imaginaire afin d’en tirer toujours plus d’essence de Magie. Ils ne servaient, après tout, qu’à cela.

Ce n’était vraisemblablement pas l’avis d’Izanagi qui, en son temps, avait régné sur les humains avec une bienveillance paternaliste. Il se servit du lien psychique que j’avais établi avec lui pour bloquer mes pouvoirs et provoquer la chute d’Arthur devant Mordred. Aidé de Morgane, le fils vainquit le père et l’enferma dans un tombeau scellé, avant de s’emparer de moi et de me ceindre à sa ceinture comme un trophée. J’ai évidemment essayé de m’emparer de son esprit, comme je l’avais fait pour Arthur, mais je me heurtai à un mur d’incompréhension et de noirceur malsaine. Si Mordred possédait un esprit, il était formé si différemment de ceux que je connaissais qu’il m’était impossible de l’atteindre.

Je suis toujours là, puissante et avide de pouvoir, inutilement suspendue comme un linge à la ceinture de Mordred. Un jour, c’est certain, je prendrais ma revanche et j’effacerai ces siècles d’humiliation dans le sang.

Je suis Totsuka. Je suis Excalibur.

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