L’artefact de la Maison Beltain

Pandore se leva et regarda autour d’elle. Partout, elle ne voyait que la forêt, entendit au loin un ruisseau couler, des chants d’oiseaux. Elle se demanda ce qu’elle était. Elle regarda son corps, habillé d’une robe de voile blanc. Était-elle une femme ? Le mot résonna dans ses pensée comme une intuition. Elle se mit à marcher, ne sachant pas quoi faire d’autre. Vers où ? Elle ne le savait pas non plus. Elle savait juste qu’elle ne devait pas rester là où elle était.

C’est ainsi que son chemin croisa celui d’un homme. Il affirma se nommer Epiméthée et s’inquiéta de son sort. Elle lui avoua qu’elle ne savait rien d’elle-même, alors il la prit en pitié et l’emmena chez lui pour qu’elle ai un endroit où loger.

Les jours, puis les semaines passèrent. Epiméthée lui demanda un jour sa main. Elle accepta. Pendant la nuit qu’ils passèrent après leurs noces, Pandore sentit que quelque chose d’important était en train de changer. Elle n’aurait su dire ni comment ni ce qui avait changé précisément, mais elle sut que quelque chose qui avait toujours vécu était en train de mourir.

Les mois, puis les années qui suivirent lui donnèrent raison. Les humains contractaient des maux étranges, des maladies, comme de simple animaux. Bientôt, ils se mirent à mourir.

Pandore mourrait. Elle découvrit avec stupéfaction que cela s’avérait extrêmement douloureux. L’épée qui lui traversait le corps était tenue par la main d’une femme au visage blafard, aux yeux et aux cheveux noirs comme la nuit. Si elle avait dû donner un visage aux Ténèbres personnifiées, elle lui aurait probablement donne l’aspect de cette femme qui était en train de la tuer.

– Poussière, murmura-t-elle à l’oreille de la femme agonisante. Tu es poussière et tu redeviendras poussière.

Une dernière expression de surprise se dessina sur le visage de Pandore avant qu’il ne commence à se déformer. La peau commença à s’effriter et à tomber en poussière. La femme créée de la main de Zeus à partir d’argile redevenait ce qu’elle avait été. La femme qui tenait l’épée lança un autre sort sur le tas d’argile à ses pieds, et la terre se remodela en forme d’amphore. La forme n’était pas parfaite mais le décor en céramique retraçait avec précision la mort de Pandore. La meurtrière n’avait jamais eu l’intention de contempler l’assassinat dont elle était coupable sur un objet de sa création, mais son sortilège en avait vraisemblablement décidé autrement. Elle s’en contenterait donc, l’essentiel étant les pouvoirs contenus dans l’amphore.

Elle n’eut jamais l’occasion de se servir de l’artefact qu’elle venait de créer, profitant de son épuisement le faune, Pan, le lui déroba. Créer un objet d’une telle puissance l’avait affaiblie au point qu’elle ne put rien faire pour l’en empêcher. Elle contempla, impuissante et pourtant dans une colère noire, le satyre disparaître entre les arbres avec le fruit de tant d’années de travail accroché à une corne.

“Tu ne perds rien pour attendre”, songea-t-elle, fulminante. “Je ne te lâcherai pas, vieux faune, je te suivrai durant des millénaires pour récupérer mon dû. J’ai vaincu la mort une fois, je saurais recommencer autant de fois qu’il le faudra pour me venger des hommes.”

Pan courait à perdre haleine. Un enfant dans chaque bras, il ne se retournait pas pour voir où étaient ses poursuivants. L’amphore qu’il avait accroché à sa corne pendait et voletait au rythme de sa course. Il connaissait ces bois et savait que, quelque part vers l’est, se trouvait un temple de Diane. Ce qui le suivait n’oserait jamais entrer, du moins l’espérait-il. Le garçon, ouvrit un oeil et se mit à pleurer. Puisant dans son essence, il le réduisit au mutisme, ce qui affaiblit encore plus le vieux satyre. Dans le creux de l’autre bras, la fille, scrutait les alentours et lançait des regards vers l’arrière. Cela se rapprochait.

Pan déboula en catastrophe dans le temple. La foule de créatures déjà présente lui indiqua deux choses : il n’était pas le seul survivant et ils avaient encore l’espoir de s’en sortir. Cette chose était issue de la Magie, seule une magie plus puissante encore pouvait la renvoyer.

Les yeux hagards, il se mis à scruter la foule. L’espoir lui revint complètement quand il aperçu Hécate. Cette Fae avait une relation particulière avec la Magie, on disait qu’elle pouvait lui parler directement sans ambages ni détours. Il convenait pourtant de l’aborder avec prudence, car tout comme la lune, son symbole, elle était changeante et imprévisible.

– Hécate, appela-t-il avec prudence.

Jetant un coup d’oeil dans sa direction à l’entente de son nom, elle eut un sourire cynique.

– Pan ? Ravie de constater que tu en as réchappé. Enfin… presque ravie.

Retenant une réplique acerbe, il réalisa que les pouvoirs démesurés de l’esprit de la Lune allaient lui être utiles. Avant qu’il ne puisse formuler l’idée qui lui était venue en tête, elle posa ses yeux sur les deux enfants qu’il portait sur son dos :

– Tu joues les nourrices ? lança-t-elle, sarcastique.

– Ce ne sont pas tes affaires, répondit-il sans relever la pique. J’ai besoin de tes pouvoirs pour nous sortir de ce piège à rat.

– Et qu’est-ce que je gagnerai à vous aider ? Cette… chose ne cherche qu’à vous détruire, vous. Pour ma part, je suis ici en sécurité.

Pan se saisi d’un brasero en fer, ignorant la douleur de la brûlure. il le brandit en direction de son interlocutrice.

– Fais quelque chose, c’est un ordre, vieille harpie ! Ou je te fend le crâne définitivement !

Calmement, comme si elle cédait à un caprice d’enfant, Hécate soupira.

– Bon, si tu insistes, dit-elle. Amène-moi de quoi faire du feu, trouve-moi deux ondins, un cheveu de zéphir et trois dents de troll. Je vais voir ce que je peux faire avec ça.

Elle lança un regard perçant vers la corne du satyre où pendait encore l’amphore en céramique..

– Et donne moi cette amphore !

Pan hésita devant cette dernière demande mais finit par céder à contrecoeur.

Lentement, méthodiquement, alors que la tension montait de manière palpable dans le temple devenu refuge, Hécate disposa ses composants pour le rituel. Elle alla voir un vieux salamandre courbé par les âges qui avait échoué ici en même temps qu’une poignée de survivants. Elle lui glissa quelque mots à l’oreille. Il acquiesça et la rejoignit au centre du cercle.

– Quand j’en donnerait l’ordre, laissez… ça rentrer ! Et ne discutez surtout pas.

Elle commença à entonner une vieille incantation. Le chant agissait sur le peuple du Sidhe présent comme une de ces vieilles comptines oubliées, qui ne demandent qu’à être murmurées pour que leurs paroles reviennent en mémoire. L’ensemble des réfugiés commença à le reprendre, la litanie montant en puissance. Les volutes de magie s’échappaient peu à peu de chaque fae présent, elles se mirent à former une sorte de magma flottant au dessus de leurs têtes. Sans que la maîtresse de cérémonie n’en donne le signal, elle n’en avait plus besoin, les portes s’ouvrirent. Et vint la déferlante.

Les deux forces magiques luttèrent l’une contre l’autre, comme deux dragons qui s’entre-dévoraient. L’un bariolé, contenant l’ensemble des humeurs magiques, et l’autre d’un noir de jais, ne laissant aucune lumière transparaître au travers de son corps mouvant.

Alors que le dragon noir semblait triompher, Hécate prononça un ultime mot de puissance, et tout devint silencieux. Là où, quelques instants auparavant, le combat faisait rage régnait un calme plat. En lieu et place du vieux fae du feu se tenait un tas de cendre, sur lequel trônait l’amphore. Hécate, la main encore tendue vers elle, s’était évanouie.Pan n’attendit pas que sa sauveuse se réveille pour récupérer l’objet mais il lui reconnu sa dette.

Sans attendre qu’elle reprenne conscience, Pan se précipita pour récupérer l’artefact.

“À charge de revanche” pensa-t-il en regardant le corps inerte de leur sauveuse. “À charge de revanche, et merci du coup de main”.

Sur ces mots, il tourna les talons et disparu, l’amphore sous le bras et les deux enfants sur le dos.

L’esprit de la Lune et le Faune se disputèrent la Boîte de Pandore, le nom que prit l’amphore dans les légendes humaines, pendant de nombreux siècles. Il se l’arrachèrent mutuellement à plusieurs reprises, elle fut perdue puis retrouvée, à nouveau disputée.

Un jour, ils crurent que la dernière heure de cette querelle avait sonné. Un fae, se mit en tête de s’approprier tous les plus puissants artefacts que la terre avait jamais portée. Athur Pendragon voulait asservir les humains, les réduire au rang de bêtes de somme.

Arthur avait déjà répandu la rumeur parmi les humains qu’une coupe du nom du Graal offrirait la vie éternelle à ceux qui y boiraient. Les humains, éprouvant une confiance aveugle, et Ô combien fourvoyée, envers leur souverain, dévouaient leur vie toute entière à la recherche de l’objet. Mais ce serait Arthur et personne d’autre qui la trouvera. À lui de réaliser ses projets grâce à la puissance de l’artefact.

La lutte pour arrêter la folie destructrice d’Arthur dura des années. Avec l’aide d’autres illustres fae, une alliance parvint à se former en réunissant les plus puissants d’entre eux. Cette alliance prit la forme de quatre grandes maisons, dont l’une, celle de Beltane, fut confiée à la charge d’Obéron et Titania deux jeunes gens touchés par la Magie elle même que Pan avait pris sous sa protection.

Lorsque Morgane et Mordred, eurent enfermé Arthur Pendragon dans sa cage de fer, chaque maison se répartirent la garde des artefacts réunis par celui-ci. Ils ne devaient plus jamais tomber entre des mains irresponsables, plus jamais servir comme s’en était servi le tyran.

Excalibur fut confiée à Morgane et Mordred, qui avaient la charge de la maison Imbolc. L’Epieu Vif fut confié à Merlin et Viviane de la maison Lugnassad. L’anneau des Ninbelungens revint de droit à son créateur, Alberich qui fonda la maison Samain. Enfin, le Graal retourna à la charge de Pan, tuteur des souverains Obéron et Titania de la maison Beltane. Chaque artefact fut scellé, et un semblant de paix revint parmi les fae.

Hécate contemplait l’amphore, scellée derrière ses barreaux de fer, l’air maussade. Quelque pas derrière elle, Pan la contemplait, elle.

Sans Hécate, il n’aurait jamais eu l’idée saugrenue de créer une alliance entre fae, cette alliance qui était parvenue à arrêter la folie d’Arthur.

Hécate était une déesse aussi immensément vieille et puissante que lui. La seule qui serait capable, s’il venait à mourir, de continuer à veiller sur Obéron et Titania. Son heure approchait, il le savait, tandis qu’Hécate semblait ne rien avoir perdu de sa force au fil des siècles. Peut-être même était-elle devenue plus puissante que lui, à présent.

– Je sais que tu peux changer, Hécate, lui dit-il. Je sais que ta soif de pouvoir et ton envie de revanche contre les humains ne s’éteindront jamais, mais je sais aussi que tu ne ferais rien qui pourrait nuire véritablement aux fae. Tout ce que tu as fait, tu l’a fait en pensant faire ce qui était le mieux, même si tu t’es fourvoyée.

– Et c’est pour ça que tu t’imagines que je ne te détestes plus ? Ricana-t-elle en jetant un bref coup d’oeil en direction de son rival.

– J’espère plutôt que tu me détestera jusqu’à mon dernier souffle, répliqua-t-il. Car c’est cette haine entre nous qui a fait que les choses sont ce qu’elles sont aujourd’hui.

Sur ces mots, Pan se détourna et s’en alla, laissant la déesse seule avec la Boîte de Pandore, dont l’émail ne s’était pas altérée, pas même un peu, au cours des millénaires. Hécate contemplait l’amphore. Elle y lut le meurtre de Pandore, une épée au travers du corps fragile de l’humaine – non, du golem. Elle se demanda, un infime instant, ce qu’il se serait passé si elle était restée en vie.

Elle se le demanda juste un instant, avant de se détourner à son tour.

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